(ce qui précède est ici)

II) Rapprochement du naturel et de l’artificiel.

Cependant cette opposition de nature entre le naturel et l’artificiel est remise en question par un double mouvement inverse et convergent. D’un côté, on pourrait montrer que l’artificiel n’est autre que le prolongement du naturel, qu’une reproduction du naturel et, d‘un autre côté, on pourrait défendre la thèse selon laquelle l’artificiel, par delà son écart premier avec le naturel, finit par retourner vers celui-ci.

1) L’artificiel n’est qu’un prolongement du naturel

En effet, on pourrait montrer que tout étant différent de ce qui est naturel, l’artificiel n’est pas différent par nature de ce dernier. Quand nous parlons pour l’animal ou pour l’homme d’insémination artificielle, certes, nous produisons un effet que la nature, par elle-même, n’aurait pas produit dans telle ou telle situation particulière, mais l’action artificielle ne peut que suivre les lois, les règles, la causalité, les principes qui sont ceux de la nature. La fécondation d’un œuf par les spermatozoïdes effectuée en laboratoire est de même nature que celle qui s’effectue naturellement. Même lorsque l’homme force les lois de la nature en fécondant des gamètes (cellules s’unissant lors de la fécondation) d’espèces végétales ou animales différentes, cela ne peut se faire qu’en respectant, dans cette transgression, les principes naturels essentiels qui permettent le développement et la croissance de la vie : les monstres produits par la science le sont selon des lois de la nature. D’ailleurs, les manipulations génétiques soit, tentent de réparer des gènes déjà existants soit, essaient d’en produire de nouveaux à partir de ceux qui existent mais il ne s’agit pas de création à proprement parler ni d’une transgression véritable des principes naturels de production de la vie. L’artificiel, dans sa différence et son altérité, est finalement résorbé, dans son essence même, dans une production de type naturel. Tel est le sens profond des rapports entre naturel et artificiel chez les Grecs. Malgré la dévalorisation de la technè, d’une part “elle accomplit ce que la nature est impuissante à effectuer“, mais Aristote ajoute que “d’autre part elle l’imite“. De telle sorte que “si les choses naturelles n’étaient pas produites par la nature seulement, mais aussi par l’art, elles seraient produites par l’art de la même manière qu’elles le sont par la nature” (Aristote, Physique, 199 a). La technè réalise les potentialités des choses de la nature ; il n’y a donc pas, malgré les différences, deux essences opposées et distinctes qui poseraient d’un côté le naturel et de l’autre l’artificiel. Les productions artificielles ne se font qu’en actualisant ce qui était virtuellement dans la nature ; elles réalisent et actualisent l’harmonie profonde du naturel et de l’artificiel.

2) L’artificiel se résorbe dans le naturel.

Cependant, il semble difficile de trouver une telle rencontre, une telle unité d’essence entre le naturel et l’artificiel dans la pensée de Descartes dans la mesure où ce dernier a une conception radicalement différente de la nature, de la vie et du vivant. (On a pu dire que la physique d’Aristote est une biologie, alors que la biologie de Descartes est une physique, une mécanique qui ne contient absolument pas de notion de vie : voir par exemple Pichot Histoire de la notion de vie, TEL p. 388). Une des oppositions essentielles porte précisément sur ce qu’il faut entendre par naturel et par artifi-ciel. On a vu que pour les Grecs, notamment chez Aristote, ce qui caractérisait les produits de la nature présentaient une force vitale intérieure alors que dans la production artificielle, la force venait de l’extérieur, de l’artisan par exemple. Or Descartes s’intéresse aux machines comme les automates qui, par définition, possèdent en eux-mêmes le principe de leur mouvement. De plus, il n’y a pas de vie dans la biologie cartésienne car tout y est réduit à des relations purement mécaniques c’est-à-dire au mouvement des particules, ce qui renvoie au fonctionnement de la machine et donc à l’artifice (“On peut, écrit Canguilhem dans “La connaissance de la vie, p. 102, définir la machine comme une construction artificielle, œuvre de l’homme, dont une fonction essentielle dépend de mécanismes. Un mécanisme, c’est une configuration de solides en mouvement telle que le mouvement n’abolit pas la configuration. Le mécanisme est donc un assemblage de parties déformables avec restauration périodique des mêmes rapports entre parties.”).
Descartes commence d’ailleurs son exposé du mécanisme dans ses Principes de la philosophie, IV, & 203, par la considération des machines artificielles car il écrit : “A quoi l’exemple de plusieurs corps, composés par l’artifice des hommes, m’a beaucoup servi“. Mais c’est pour ajouter tout aussitôt qu’il n’y a aucune différence de nature entre les productions naturelles et les productions artificielles ; son postulat est que tout corps, qu’il soit vivant ou non, fonctionne de la même manière : “Car je ne reconnais aucune différence entre les machines que font les artisans et les divers corps que la nature seule compose“. Ce qui permet pour lui d’en déduire qu’il “est certain que toutes les règles des mécaniques appartiennent à la physique, en sorte que toutes les choses qui sont artificielles, sont avec cela naturelles.” Descartes affirme donc une unité profonde de l’artificiel et du naturel par l’appartenance à une même communauté de lois. Finalement, l’artificiel, comme une montre, fonctionne naturellement de la même façon qu’une plante qui donne ses fruits. La réduction de la vie à la physique permet une identification de l’artificiel et du naturel car la nature elle-même est comparée par Descartes à une machine, ce qui est le plus beau témoignage de la création divine.
(Il faudrait ici développer le test qu’il imagine dans une lettre à Reneri pour Pollot d’Avril ou Mai 1638, éd. Alquié, II, 54-57. C’est le cas d’un homme qui aurait été éduqué en ne voyant, d’une part, que des hommes et, d’autre part, que des animaux qui paraîtraient uniquement sous forme d’automates (de machine artificielle). Que se passerait-il quand il serait mis en présence de véritables animaux? Il les considérerait comme étant de même nature que les seuls automates qu’il connaissait. Certes, les animaux faits de la main de l’homme paraîtraient plus parfaits, mais il n’y aurait pas, pour lui, de différence de nature. Comme le commente Alquié dans sa note (p. 55), chez Descartes, le naturel doit être expliqué à partir de l’artificiel. Quand je vois des animaux naturels, je me laisse tromper par la ressemblance de leurs comportements et je leur prête une âme, une pensée. Mais la réflexion sur l’automate, sur la machine artificielle, permet de sortir de l’erreur. Il faut donc comprendre la Nature à partir de l’automate.)
Par l’idée de machine et par le mécanisme, Descartes a voulu proposer une idée qui permet de se représenter la façon dont Dieu construit la nature et, en même temps, de ramener le vivant aux lois ordinaires de la nature (lire sur ce point les développements de Guenancia dans son Descartes, Bordas, p 71 et 72).

Chez Aristote, l’artificiel, tout en étant posé à l’extérieur du naturel, finit par le prolonger ; chez Descartes, le vivant comme l’artificiel se réduisant aux lois de la physique et du mécanisme de la nature, se trouvent être de même nature.

(à suivre ici)