(ce qui précède est ici)

I) L’opposition entre le naturel et l’artificiel.

Le vivant et la machine.

Il semble, dans un premier temps, que nous devions penser les relations entre le naturel et l’artificiel comme de simples rapports de juxtaposition et non pas de coordination véritable dans la mesure où l’essence du naturel et de l’artificiel seraient radicalement différents, extérieurs l’un à l’autre. Les relations seraient comparables à un amalgame tel que le réalise le dentiste, qui se juxtapose à la dent naturelle mais qui ne s’intègre pas véritablement à elle. Certes, on pourra dire que la fonction remplie est semblable, mais deux natures, l’une vivante, l’autre morte, se juxtaposent sans véritablement se mêler.
Cette opposition et cette distinction est manifeste dans la définition des concepts en présence. Est naturel, ce qui renvoie à la nature que l’on peut comprendre, à partir des grecs, comme une puissance d’engendrement, comme le principe de naissance, de croissance, de l’épanouissement de tout ce qui est à la surface de la terre. Phusis que l’on traduit habituellement par nature vient du verbe phuein qui veut dire croître, ou faire croître ; natura se rattache à nasci qui veut dire naître.
De plus, ce qui est naturel a pour caractéristique d’être en mouvement, en transformation et s’oppose ainsi, selon Aristote, aux êtres mathématiques qui ne sont pas des êtres sensibles et changeants dans la mesure où ils sont indépendants de la matière. Ce qui est naturel, matériel dont le vivant) et soumis aux changements, à des altérations.
Mais la caractéristique essentielle d’un être naturel dans la conception grecque, est le fait qu’il possède le principe du mouvement en lui-même, qu’il est capable de se transformer ou de se mouvoir soi-même spontanément: ce qui est par nature “possède en soi-même un principe de mouvement et de repos” (Physique, 192b) (voir aussi Ethique à Nicomaque, 1140 a, “la technè ne concerne ni les choses qui existent ou deviennent nécessairement, ni non plus les êtres naturels, qui ont en eux-mêmes leur principe” : le vivant est donc extérieur à ce qui est de l’ordre de la technique).

A l’opposé, l’artificiel est ce qui, étymologiquement, est le produit d’une habilité humaine, d’un art, d’une technè (le technitès est, en grec, soit l’artiste, soit l’artisan). La technè désigne le savoir-faire en général, qu’il s’agisse de celle de l’artisan, du soldat, du sculpteur, de l’instrumentiste, du laboureur. Elle est un corpus organisé de connaissances (elle est donc un savoir) des différentes façons de parvenir à une certaine fin. Cette remarque nous place d’emblée dans un espace anthropocentré car l’artificiel ne peut être le produit de la nature mais seulement celui d’une activité humaine. Il est un artefact, mot emprunté à l’anglais artifact, formé sur le latin artis facta, effets, ouvrages de l’art, qui qualifie tout objet ou phénomène d’origine artificielle, c’est-à-dire produit ou transformé par l’homme, par opposition aux faits strictement naturels. Nous sommes donc d’emblée placés dans une définition oppositive et négative du naturel (par exemple le vivant) et de l’artificiel (par exemple une machine). L’artificiel dépend de son auteur.

Production naturelle et production artificielle.

Mais cela ne nous dit pas en quoi, positivement, se définit l’artificiel. Il y a une production mais en quoi est-elle différente d’une simple production naturelle? On peut répondre qu’elle met en place des objets qui ne sont dus qu’à l’habileté, la ruse (mekhané en grec), l’artifice de l’homme. Ainsi l’objet artificiel se différencie par nature de l’objet naturel par le fait qu’il reçoit du dehors le mouvement dont il est capable. Il n’a pas la capacité de se transformer ou de se mouvoir de soi-même, spontanément.
L’arbre, le vivant, qui croît naturellement, le fait à partir de lui-même mais lorsque le menuisier utilise les planches qu’il a découpées dans l’arbre mort, il lui applique, par sa technè, un principe qui lui est extérieur. Le lit, la table, produits artificiels, ne présentent pas en eux-mêmes le principe de leur fabrication. C’est pourquoi Kant qui se demande ce qui me permet de dire, lorsque je découvre dans un marécage un morceau de bois taillé, qu’il s’agit d’un objet naturel ou artificiel, répond que pour ce dernier, “sa cause efficiente s’est accompagnée de la pensée d’un but auquel l’objet doit sa forme” (Critique de la faculté de juger, § 43). L’objet artificiel, à la différence de l’objet naturel, a été pensé et fabriqué en appliquant au bois une certaine forme à l’aide d’outils pour réaliser certaines formes. De même, les machines, constructions artificielles de l’homme, doivent recevoir de l’extérieur le mouvement qu’elles transforment (Canguilhem La connaissance de la vie, p. 103-104: “On ne se représente la machine en mouvement, par conséquent, que dans son association avec une source d’énergie“.)
C’est cette idée qui oppose essentiellement naturel et artificiel que Kant expose dans sa Critique de la faculté de juger (& 64 et 65). Rappelons d’abord qu’Aristote distinguait quatre causes à l’oeuvre dans un processus de production : la cause matérielle, formelle, efficiente et finale. Ainsi dans la construction d’une table par le menuisier (production artificielle), on nommera :
cause efficiente, le corps de l’artisan et ses outils
cause matérielle, le bois dont la table sera faite
cause formelle, le plan préalable à l’exécution
cause finale, ce en vue de quoi il déploie toute son activité, le but, la fin qu’il vise à savoir la table elle?même qui est la cause, la raison de toute l’activité déployée par l’artisan.

Le vivant et la machine : l’essence du vivant.

Ainsi il existe une différence essentielle dans la cause efficiente si l’on compare une machine artificielle et un organisme naturel : “Dans une montre, une partie est l’instrument du mouvement des autres, mais un rouage n’est pas la cause efficiente d’un autre rouage ; une partie est certes là pour l’autre, mais elle n’est pas là par cette autre partie” (Kant, Critique de la faculté de juger & 65). Une machine ne fonctionne que par la solidarité des parties envers le tout dans lequel elles sont insérées mais aucun des rouages de la montre ne tire son existence, sa cause d’une autre partie: “un rouage ne peut en produire un autre, pas plus qu’une montre ne peut produire d’autres montres“. Or si l’on considère la croissance d’un organisme on constate que celle-ci s’effectue à partir de premières cellules indifférenciées qui vont engendrer, être la cause efficiente de cellules différenciées comme les cellules nerveuses, musculaires, hépatiques etc. De même, les organes sont bien engendrés à partir de la différenciation de ces cellules. Il ne peut pas être question de cela dans la construction d’une machine. L’organisme obéit à ce que J. Monod nomme la morphogenèse autonome (Canguilhem parle d’auto-construction) qui est l’une des caractéristiques essentielles du vivant. Elle réside dans la constatation que le vivant se construit lui-même à partir d’un déterminisme venant de l’intérieur et non pas de l’extérieur comme c’est le cas pour toute machine.
De plus, le vivant comme production naturelle est capable, comme le rappelle Canguilhem, d’auto-conservation, d’auto-réparation : une montre “ne remplace pas non plus d’elle-même les parties qui lui ont été enlevées, ni ne compense leur défaut dans la première formation en faisant intervenir les autres parties, ni ne se répare elle-même lorsqu’elle est déréglée“. A l’opposé, un organisme peut, dans une certaine mesure et surtout au début de sa genèse, fabriquer à nouveau des parties que l’on a détruites ; il peut également compenser d’une certaine façon certains manques ; il peut bien sur par exemple dans le cas d’une blessure cicatriser et réparer de lui-même.
L’organisme n’est pas une machine car c’est un être organisé et qui s’organise lui-même: autogénération, autorégénération, autorégulation, reproduction : telles sont les caractéristiques que ne peuvent présenter les machines et qui font que la comparaison que Descartes établit entre l’horloge et les êtres vivants ne semble pas pertinente.
Sans rejeter l’universalité du déterminisme mécanique, Kant invoque donc le principe de finalité comme principe régulateur de la compréhension des phénomènes vivants car en eux l’organisme est à la fois cause et effet de lui-même.

Toutes ces caractéristiques ne se trouvent pas dans l’artificiel traditionnel qui porte sur les machines essentiellement transformatrices d’énergie, capables de peu d’autorégulation, incapables de se réparer elles-mêmes, de s’auto-développer, dont la fiabilité est strictement limitée.
A cela, on peut ajouter que la technique de production de la nature est inintentionnelle alors que la production artificielles de l’homme est intentionnelle (Kant, § 75). Marx énoncera cette idée en montrant que l’architecte, à la différence de l’abeille produisant des cellules, a eu d’abord l’idée dans sa tête avant de l’incarner dans la matière.
Enfin, même si l’artificiel atteignait dans son résultat une parfaite identité avec une production naturelle, il existerait une différence radicale dans la façon d’obtenir le même effet. Chez l’homme, tout reste en quelque sorte, à l’extérieur du processus: l’idée distincte de la matière, le but poursuivi et les moyens employés, étaient dans sa tête ; alors que dans le processus naturel, tous les éléments sont intérieurement liés.
(suite ici)