(Ce qui précède est ici)

[Corrélats avec le programme : le vivant, théorie et expérience, raison, vérité, désir, société]

La maladie Covid-19 : la science prise entre désir et raison. Où Semmelweis fait la leçon au professeur Raoult (6)

Une multiplicité d’hypothèses qui se révèlent être inadéquates.

 

Semmelweis va, au cours des années, formuler un grand nombre d’hypothèses dont il teste la validité en mettant en place des procédures qui pourraient susceptibles de les confirmer ou de les infirmer. On remarquera que rien n’a changé aujourd’hui par rapport à l’époque de Semmelweis car, concernant l’épidémie du Covid-19, un grand nombre d’hypothèses ont été formulées dont certaines se sont révélées inexactes et d’autres ne sont pas encore totalement vérifiées par exemple sur l’origine animale du virus et les modalités de transmission d’une espèce à l’autre pour parvenir à l’homme.

  • Serait-ce dû au fait qu’un des deux services accepte un trop grand nombre de femmes par rapport à l’autre ? Dans les faits, c’était bien le cas, car les femmes au courant d’une mortalité très forte dans le service N°1 du professeur Klin, faisaient tout pour être admises dans le service n°2 du professeur Bartch. Mais, contrairement à l’hypothèse émise, c’est dans le service saturé que la mortalité était nettement inférieure !
  • Serait-ce une différence de régime alimentaire entre les deux services ? Non, il est identique
  • Serait-ce une différence dans les soins apportés aux femmes dans les deux services? Cette hypothèse avait été retenue par une commission d’enquête faite en 1846. Celle-ci constatait que les soins dans le premier service était faits par des étudiants de médecine, stagiaires en obstétrique, alors que c’était des étudiantes sages-femmes qui étaient présentes dans le second service. Les étudiants seraient plus maladroits que les sages-femmes et infligeraient des blessures lors des examens des parturientes. Semmelweis n’accepte pas ces conclusions dans la mesure où il pense que les examens s’effectuent de la même manière dans les deux services et, de plus, les lésions éventuelles faites lors des examens étaient nettement moins importantes que celles provoquées par l’accouchement lui-même. Et ce qui lui donne raison, c’est le fait que, suivant les conclusions de l’enquête, on avait diminué de moitié le nombre d’étudiants dans le service n°1 et cela n’avait entraîné aucune baisse de la mortalité.
  • Serait-ce le stress provoqué par le prêtre qui, venant apporter les derniers sacrements aux femmes mourantes, traversait uniquement le service n°1 en faisant actionner une sonnette par un enfant de chœur ? Le stress diminuerait-il les défenses des femmes à la maladie ? Semmelweis demande au prêtre une plus grande discrétion lors de sa venue en ne faisant plus actionner la sonnette et en ne traversant plus l’ensemble du service. Pourtant les résultats sont les mêmes quant à la différence de mortalité.
  • Serait-ce la différence dans la façon d’accoucher qui pourrait expliquer cette inégalité de mortalité entre les deux services ? En effet, dans le service n°1, les femmes accouchent allongées alors que dans le service n°2 l’accouchement s’effectue de façon latérale. Semmelweis fait adopter la même méthode dans son service et cela ne modifie en rien le taux de mortalité.

La bonne hypothèse fournie par le hasard.

 

C’est le hasard qui va donner à Semmelweis l’hypothèse qui va se révéler être la bonne. Précisons, avant de l’exposer, que le hasard, comme le montre Pasteur, ne peut instruire que les esprits déjà instruits et préparés : « … Savez-vous à quelle époque il vit le jour pour la première fois, ce télégraphe électrique, l’une des plus merveilleuses applications des sciences modernes ? C’était dans cette mémorable année 1822 : Oersted, physicien suédois, tenait en mains un fil de cuivre, réuni par ses extrémités aux deux pôles d’une pile de Volta. Sur sa table se trouvait une aiguille aimantée placée sur son pivot, et il vit tout à coup (par hasard, direz-vous peut-être, mais souvenez-vous que dans les champs de l’observation le hasard ne favorise que les esprits préparés), il vit tout à coup l’aiguille se mouvoir et prendre une position très différente de celle que lui assigne le magnétisme terrestre. Un fil traversé par un courant électrique fait dévier de sa position une aiguille aimantée voilà, messieurs, la naissance du télégraphe actuel. » (Discours de Louis Pasteur du 7 décembre 1854).

Le hasard est fourni par un accident qui touche un de ses confrères et ami Kolletschka, qui, lors d’une autopsie, est gravement blessé à un doigt, par un coup de scalpel manipulé par l’un de ses étudiants. Semmelweis constate que les symptômes que présente ce confrère sont identiques à ceux qu’il observe sur les femmes atteintes par la fièvre puerpérale ? L’issue est d’ailleurs identique, la mort. L’hypothèse qu’il forge est alors la suivante : il doit y avoir un agent que l’on ne connaît pas et qu’il nomme « matière cadavérique » qui doit être transmis et dans le cas des femmes examinées et dans le cas de son ami. Or les étudiants et les professeurs ont coutume de pratiquer des dissections dans l’amphithéâtre d’anatomie pour, après un lavage des mains rapide et superficiel, passer dans les services pour examiner les femmes en travail.

 

 

L’oracle de la Bonne Mère de Marseille a-t-il vraiment dit la même chose au professeur Raoult que l’oracle de Delphes à Socrate : «Il n’y a pas d’homme plus sage, plus libre, plus juste, plus sensé que toi” ?

La vérification de l’hypothèse.

 

Pour confirmer la validité de son hypothèse sur le facteur de la contamination, il impose un lavage des mains de 5 minutes avec une solution de chlorure de chaux plus puissante que le simple savon. En 1848 le taux de mortalité dans le service n°1 tombe à 1,27 %, inférieur à celui de l’autre service qui est de 1,33%.

Pourquoi les sages-femmes ne contaminaient-elles pas les femmes qu’elles examinaient ? Cela était dû au fait que, dans leurs études, elles n’avaient pas besoin de passer dans la salle de dissection des cadavres.

On n’ose raconter aujourd’hui ce que fit par ailleurs Semmelweis avec ses assistants. Après s’être désinfectés soigneusement les mains, ils examinèrent une femme atteinte d’un cancer purulent du col de l‘utérus, puis, après un lavage des mains rapides, ils examinèrent 12 autres femmes dans la même salle : 11 des 12 patientes examinèrent moururent de la fièvre puerpérale. Semmelweis en conclut que la fièvre puerpérale n’est pas provoquée uniquement par « la matière cadavérique » mais « par une matière putride provenant d’organismes vivants.» Et voici les conclusions plus générales qu’il tire de ces observations :  « La notion d’identité de ce mal avec l’infection puerpérale dont mouraient les accouchées s’imposa si brusquement à mon esprit, avec une clarté si éblouissante, que je cessai de chercher ailleurs depuis lors. Phlébite… lymphangite… péritonite… pleurésie… péricardite… méningite… tout y était ! »

Il étend même sa méthode à la stérilisation des instruments qui servent à examiner les femmes, ce qui fait que, dans son service, le nombre de décès est quasiment nul.

Reste la question de savoir comment ses découvertes vont être accueillies: suffit-il en sciences que l’on démontre la vérité d’une thèse pour qu’elle entraîne l’adhésion des autres scientifiques ? Nous allons voir qu’il n’en est rien.

(à suivre ici)