(ce qui précède est ici)

L’être humain est un ex-istant c’est-à-dire un être qui se caractérise par une certaine façon d’être présent au monde. Cette présence se caractérise de façon indissociable par la façon de vivre son corps, son désir, son rapport à l’autre, la parole, le temps et l’espace. Aussi toute atteinte de ce mode de présence au monde retentit sur l’ensemble des autres dimensions de l’existant. Le récit de Primo Levi, en nous montrant comment un homme peut être réduit à l’état d’animal, nous révèle la façon dont les modalités de la présence de l’homme au monde sont perturbées et, peu à peu, détruites. Ces êtres vont progressivement perdre tout désir, tout sens du temps et de l’espace et, par là-même, toute humanité[1].

L’homme est avant tout un être de désir c’est-à-dire un être capable d’éprouver des manques non définis et susceptibles de s’investir sur un nombre infini d’objets ou d’êtres. Dans le camp de concentration, on voit progressivement des hommes contraints de passer du statut d’êtres de désir à celui d’êtres de besoin. Leur préoccupation essentielle devient tout simplement de survivre, d’avoir le morceau de pain qui leur permettra de renouveler la force de travail de leur corps qui est ici le seul moyen de ne pas être exécuté. Tout est fait alors pour qu’autrui ne soit plus considéré comme un homme, comme une personne, mais comme un objet susceptible de fournir ce dont on a besoin. Cela va même jusqu’à se rapprocher de quelqu’un qui va mourir pour pouvoir s’emparer du morceau de pain qu’il ne pourra plus manger. La mort d’autrui devient ainsi quelque chose d’utile, un moyen pour quelqu’un d’autre de survivre: «celui qui tue est un homme, celui qui commet une injustice est un homme. Mais celui qui se laisse aller au point de partager son lit avec un cadavre, celui-là n’est pas un homme. Celui qui a attendu que son voisin meure pour lui prendre un quart de pain, est, même s’il n’est pas fautif, plus éloigné du modèle de l’homme pensant que le plus fruste des Pygmées[2] et le plus abominable des sadiques». La mort est alors dénuée de toute signification symbolique, culturelle. Il en est de même pour les allemands qui ne voient dans ces êtres que leur force de travail. Une fois celle-ci insuffisante (après environ trois mois de séjour dans le camp), c’est la condamnation à mort. Mais cette utilisation de l’autre comme simple objet a pour corrélat de ne le traiter que comme un simple animal dans l’ensemble de ses comportements: on peut converser sans tenir compte de la présence de Primo Levi puisqu’il n’est pas considéré comme un homme; le Kapo ne dit pas que les hommes mangent mais qu’ils lapent: «Wer hat noch zu fressen?» « Et s’il emploie ce terme-là, ce n’est pas par dérision ou sarcasme, mais parce que notre façon de manger, debout, goulûment, en nous brûlant la bouche et la gorge, sans prendre le temps de respirer, c’est bien celle des animaux, qu’on désigne par “fressen” en opposition à “essen”, qui s’applique aux hommes, au repas pris autour d’une table, religieusement. “Fressen” est le mot propre, celui que nous employons couramment entre nous compte » (ch. 7). Le repas et la prise de repas en commun ont perdu ici toute valeur symbolique, culturelle, humaine[3]. Cela s’applique à l’ensemble des dimensions des actes ou même du corps (propreté, pudeur): à l’inverse, Steinlauf fonde sa résistance sur le fait de se maintenir propre, de garder les rapports à la culture[4].

Paul Klee La mort et le feu

Aussi, plus le temps de séjour dans le camp de concentration dure, plus les liens constitutifs de l’humanité se dissolvent; on passe du lien au non-lien, à la disparition d’un espace commun, d’un espace de rencontre dans lequel l’humanité de l’homme peut se constituer. Cela se voit à la perte progressive de véritables regards et de véritables visages. Hegel (XIXe) dans son livre, La phénoménologie de l’esprit, montre que l’homme devient un homme dans l’affrontement risqué des désirs et des regards. Ici, une telle lutte de désirs qui, pour Hegel, a une valeur anthropogène, n’est plus possible par la disparition des désirs, des regards, des visages, des hommes. Dans sa pièce Huis clos, Jean-Paul Sartre montre que le pire pour l’homme serait d’être constamment soumis au regard de l’autre dans la mesure où, selon lui, le regard est toujours objectivant, réifiant (de res qui signifie chose), aliénant, volonté de transformer l’autre en en-soi. Mais si l’on peut répondre à Sartre que ce qu’il énonce n’est pas vrai de tous les regards (un regard objectivant, qui transforme l’autre en objet est-il d’ailleurs un regard?), on pourrait également montrer que la lutte des regards est encore une forme de communication; la négation de l’autre est une forme de position de cet autre. Alors que dans le camp, le regard disparaît et, avec lui, l’humanité de l’homme. Cela se montre encore plus par la disparition des visages (ch. 9) qui est pourtant, selon le philosophe Levinas, ce qui manifeste le mieux la présence de l’homme et qui nous interpelle en nous rendant responsable de l’autre. Le kapo dans le chapitre 10 s’essuie sur la chemise de Primo Levi sans même s’apercevoir qu’il se sert de la chemise d’un homme. De même, lors de l’examen de chimie, le Doktor Pannwitz n’a aucun regard envers lui car on ne peut regarder, au sens fort du terme, qu’un être humain: «son regard ne fut pas celui d’un homme à un autre homme; et si je pouvais expliquer à fond la nature de ce regard, échangé comme à travers la vitre d’un aquarium entre deux êtres appartenant à deux mondes différents, j’aurais expliqué du même coup les sens de la grande folie du troisième Reich».

(La suite est ici)

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[1] Cette déshumanisation est bien entendu une limite. S’il est vrai que, comme le dit Roger Pérelman (qui est devenu à la Libération, un pédiatre renommé), pour survivre «tel une marmotte, j’ai glissé en hibernation», il y a parfois des gestes de résistance à cette déshumanisation qui montrent que l’homme ne peut pas être réduit à la satisfaction de besoins. Voici ce qu’écrit Georges Snyders déporté à Auschwitz : «La faim est à la fois douleur et obsession. Pour avoir un peu de raves, il nous est arrivé (faibles comme nous sommes) de travailler plusieurs heures en supplé­ment. Or le jour de Kippour (fête où les juifs pratiquants jeûnent pour expier leurs péchés), les juifs hongrois (déportés massivement au pre­mier semestre 1944) refusent la soupe de midi. Il y eut là un phé­nomène inouï qui a impressionné jusqu’aux kapos et aux SS: des «sous-hommes» capables de préférer une affirmation de soi, de sa dignité, à la nourriture! Jusqu’à une date récente, et bien que je sois éloigné de toute croyance religieuse, j’ai jeûné, ce jour-là, en mémoire «laïque» de ce témoignage. »

[2] N’y a-t-il pas ici, de la part de Primo Levi, une forme d’ethnocentrisme?

[3] Inversement, après la libération du camp, le partage du pain prend une valeur symbolique refondatrice de l’humanité retrouvée: «Ce fut là le premier geste humain échangé entre nous. Et c’est avec ce geste, me semble-t-il, que naquit en nous le lent processus par lequel, nous qui n’étions pas morts, nous avons cessé d’être des Häftlingue pour apprendre à redevenir des hommes». Il s’agit désormais de redevenir un sujet, un soi.

[4] Dans un contexte bien entendu très différent, le personnage de Michel Tournier dans Vendredi ou les Limbes du pacifique s’oblige à suivre un ensemble de règles et de lois pour rester en contact avec la culture, avec la civilisation sous peine de sombrer dans la pure animalité. A Auschwitz, Roger Pérelman se fixe trois règles pour maintenir en lui son humanité: “D’abord, éviter au maximum les coups, donc ne jamais me faire remarquer, me fondre dans la masse. Ne jamais me laisser aller: en négligeant de me laver, en nettoyant ma gamelle au doigt ou en cherchant des épluchures près des cuisines. Surtout: ne jamais penser au passé pour ne pas me laisser submerger par les émotions. En fait, ne pas penser du tout; ce qui se fit sans difficulté. Tel une marmotte, j’ai glissé en hibernation.” (la suite est ici)