3° Machines contemporaines et propriétés du vivant.

Les oppositions que nous avions posées à la suite de Kant et de Canguilhem, entre une production naturelle comme l’organisme et une production artificielle comme les machines tiennent de moins en moins si l’on considère avec sérieux la nature des machines contemporaines. Déjà, dans les machines sur lesquelles Descartes réfléchit, on note que la machine s’enrichit en intégrant, à l’intérieur d’elle-même, son moteur, sa propre source de mouvement : moulin à eau ou à vent, ressort de l’horloge, poids qui tombe.

Plus tard, la machine à vapeur, le moteur à explosion manifeste un peu plus cette intériorisation de la source énergétique. Il y a une ressemblance plus grande alors entre la machine et l’organisme vivant car la source du mouvement est désormais dans la machine elle-même comme pour l’organisme.

Un pas nouveau est franchi avec les machines cybernétiques qui tiennent compte des influences extérieurs variables. [voir Jean Hyppolite La machine et la pensée, in Figures de la pensée philosophique, T. 2, p. 891 à 919 : Descartes déjà comparait l’organisme à des machines hydrauliques dans le jardin des rois capables de tenir compte des influences extérieures: le passant déclenche sur son passage telle ou telle action (apparition d’un monstre, d’une Diane, etc.). (“vous pouvez avoir vu, dans les grottes et les fontaines qui sont aux jardins de nos rois, que la seule force dont l’eau se meut en sortant de la source est suffisante pour y mouvoir diverses machines, et même pour les faire jouer de quelques instruments, ou prononcer quelques paroles, selon la diverse disposition des tuyaux qui la conduisent. Et véritablement l’on peut fort bien comparer les nerfs de la machine que je vous décris aux tuyaux des machines de ces fontaines ; ses muscles et ses tendons, aux divers engins et ressorts qui servent à les mouvoir ; ses esprits animaux à l’eau qui les remue, dont le coeur est la source, et les concavités du cerveau sont les regards” (Traité de l’homme). Ceci correspond au déclenchement de l’ouverture d’une porte ou d’une escalier roulant à partir d’une cellule électrique, qui est automatique. Mais ce n’est pas encore la machine cybernétique car il n’y a pas de régulation interne de son propre fonctionnement.]
Les machines cybernétiques ont la capacité de se réguler par un retour d’information (feed-back), une rétroaction sur leur propre fonctionnement comme on le voit dans les thermostats (Voir par exemple Breton, Une histoire de l’informatique, p. 143-144 sq.).

Un degré supérieur est atteint par les machines intentionnelles qui intéressent Wiener, capables de modifier leur comportement au cours de l’action, à la façon d’un missile. Cette autorégulation permet une auto-conservation (pilotage automatique qui interdit les surrégimes d’un moteur). Comme le montre, également Simondon (Du mode d’existence des objets techniques, p. 11), la machine la plus perfectionnée n’est pas la machine automatique qui est stéréotypée, répétitive, strictement finalisée dans son fonctionnement, mais la “machine ouverte” qui “recèle une certaine marge d’indétermination“, par conséquent capable d’une adaptabilité qui la rapproche du fonctionnement d’un organisme.

Mais ne peut-on pas dire que les machines sont dans l’incapacité de manifester l’une des caractéristiques essentielles du vivant, à savoir, l’autoconstruction ? Cela n’est plus exact. En effet, il existe aujourd’hui des programmes informatiques, les algorithmes génétiques, qui, intégrés aux machines, fonctionnent comme l’évolution darwinienne du vivant : reproduction, croisement, mutation, sélection naturelle. Ils se construisent et se modifient en fonction des tâches qu’ils rencontrent. Ces programmes sont capables de muter, de se modifier, de se croiser pour parvenir à la meilleure adaptation possible en fonction du milieu et de la tâche demandée ! Soit une pièce dont le contour est formé de 56 balises. Le robot est capable de modifier lui-même le programme qui lui permet de ramasser les balises disposées autour de la pièce. A la deuxième génération de son algo-rithme, il ne ramasse que 17 balises, à la 14ème, il en ramasse 49 et il les atteint toutes à la 57ème génération.

On voit donc que si nous prenons la peine de nous informer du développement des sciences et des techniques contemporaines, nous constatons que toutes les caractéristiques que nous n’accordions au départ qu’aux organismes, à savoir, d’être un tout organisé et qui s’organise lui-même: autogénération, autorégénération, autorégulation, reproduction, sont présentes dans les êtres techniques d’aujourd’hui.
Et il est inutile d’objecter, comme on peut le lire parfois chez certains vieux philosophes, que la machine a été produite par un être extérieur alors que nous nous sommes autogénérés par notre ADN. Nous avons, au commencement de notre existence singulière, reçu cet ADN de l’extérieur comme la machine informatique a reçu des données de l’extérieur. Et pour ceux qui voudraient objecter que c’est l’homme qui a construit ses machines, ce qui n’est pas le cas de l’ADN, ils devront convenir, à moins de faire appel à un Deus ex machina (!) transcendant et extérieur à toute considération épistémologique digne de ce nom, que la matière (comme les machines et les programmes contemporains) est capable, dans des conditions données, de s’auto-organiser « pour » produire du vivant à partir d’elle-même.

Bref, la machine, à partir de cette donation extérieure semblable à celle de l’ADN est en mesure de s’autogénérer. La seule différence actuelle est celle de la complexité mais elle n’est plus, comme le pensent certains philosophes, de nature, d’essence.
(Nous venons paresseusement de parler de “donation extérieure” en nous laissant encore influencé par la pensée dualiste platonicienne ou aristotélicienne qui pose la question du vivant, de la technique en termes d’intérieur et d’extérieur. En réalité vivant et machines n’apparaissent qu’au sein d’une même substance, la matière).

C’est pourquoi, on peut conclure à l’unité (mais qui n’est pas identité) profonde du naturel et de l’artificiel dans la mesure où, dans les deux cas, nous avons affaire à une production qui transforme la matière par une activité réglée, autorégulée en vue d’un fin. Ainsi, pour Simondon (op. cit.), plus l’objet technique évolue, plus il se rapproche (sans jamais se confondre avec lui) d’un système naturel. La différence entre l’artificiel et le naturel ne tient pas selon lui à l’origine du mode de production (le naturel viendrait spontanément, l’artificiel provenant d’une fabrication), mais au fait que l’homme doive ou non “intervenir pour maintenir cet objet dans l’existence en le protégeant contre le monde naturel” (Simondon, op. cit. p. 46-47). Il donne l’exemple d’une rose (objet naturel) qui, cultivée et modifiée par l’homme, est devenue artificielle car elle ne peut subsister qu’à partir des interventions extérieures de l’homme. Mais un objet artificiel évolué tend à se rapprocher du mode d’existence des objets naturels car il “tend vers la cohérence interne, vers la fermeture du système des causes et des effets qui s’exercent circulairement à l’intérieur de son enceinte, et de plus il incorpore une partie du monde naturel qui intervient comme condition de fonctionnement, et fait ainsi partie du système des causes et des effets” (p. 46). “Par la concrétisation technique, l’objet, primitivement artificiel, devient de plus en plus semblable à l’objet naturel. Cet objet avait besoin, au début, d’un milieu régulateur extérieur, le laboratoire ou l’atelier, parfois l’usine ; peu à peu, quand il gagne en concrétisation, il devient capable de se passer du milieu artificiel, car sa cohérence interne s’accroît, sa systématique fonctionnelle se ferme en s’organisant. L’objet concrétisé est semblable à l’objet spontanément produit; il se libère du laboratoire associé originel, et l’incorpore dynamiquement à lui dans le jeu de ses fonctions; c’est sa relation aux autres objets, techniques ou naturels qui devient régulatrice et permet l’auto-entretien des conditions du fonctionnement; cet objet n’est plus isolé; il s’associe à d’autres objets, ou se suffit à lui-même, alors qu’au début il était isolé et hétéronome” (p. 47). L’objet artificiel devient semblable et non pas identique à l’objet naturel en devenant autonome et en liant à lui, ce dont il a besoin. Ce que Simondon pressentait dans son livre publié en 1969, est devenue réalité.

Le programme que nous annoncions est rempli : on a montré que, d’un côté, l’artificiel n’était autre que le prolongement du naturel et, d’un autre côté, que l’artificiel, par delà son écart premier et, semble-t-il irréductible au naturel, finissait par retourner vers celui-ci.
Quelles conséquences philosophiques faut-il en déduire quant à l’essence du vivant, de la technique, des machines, au rapport entre matière et vie ?

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