Nous avons donné les conditions de possibilité de la religion (définition de la religion) et nous devons maintenant dégager les conditions de possibilité de la raison. Pour cela, nous pouvons essayer de tirer l’essentiel de l’exposé que nous avons donné par ailleurs (Définition de la raison).

Pour qu’il y ait raison, il faut qu’il y ait :

Conscience, c’est-à-dire la capacité de se séparer de, de prendre une distance par rapport à ce qui est. On peut se demander si cette première condition se trouve dans la religion. La réponse est positive ; mais dans la religion, la conscience est-elle utilisée de la même façon que dans la raison ? (Ici, tout va dépendre des connaissances que vous avez acquises mais il n’y a pas, en philosophie, de savoir obligatoire que le correcteur exigerait de vous. Peut-être savez-vous que Marx et Freud, parlent, à propos de la religion, de conscience fausse ou d’illusion ? Du coup, il serait difficile de concilier religion et raison). Cependant, s’il est nécessaire de disposer d’une conscience pour qu’il y ait raison, celle-ci ne constitue pas une condition suffisante. Que l’on songe à l’enfant de quelques années dont on ne peut pas dire qu’il dispose d’une raison. On pourrait faire le même raisonnement pour le malade mental (même si depuis quelques années, sous la pression d’une idéologie politique perverse, cela est remis en question). Celui-ci, dans la plupart des cas est conscient de ce qu’il fait mais la maladie qu’il présente ne lui permet pas de disposer de sa raison : c’est pourquoi, dans les pays démocratiques et respectueux des droits de l’homme, celui qui a perdu la raison au moment où il commettait un acte, n’est pas jugé mais soigné.
Faculté de porter des jugements qui consistent à pouvoir articuler correctement le général et le particulier. Manquer de jugement, c’est se montrer incapable de donner, par exemple, la portée et le sens véritable d’un cas particulier pour en faire un cas général. C’est ce que l’enfant ne peut pas faire mais également l’adulte quand il se laisse aller à ses pulsions, à ses passions qui absolutisent sa situation personnelle sans passer par des considérations valables pour tous, universellement. On peut ici donner l’exemple de la morale kantienne (mais bien entendu, cette caractéristique de la raison ne se limite pas à la morale) qui demande à chaque sujet de se demander s’il peut sans contradiction universaliser la maxime, le principe, de son action.
Parole argumentée et discutée : c’est la conséquence de ce qui précède. La raison est logos, discours logique, argumenté ; elle ne peut pas se contenter de simples affirmations, intuitions ou croyances. Ainsi, il ne suffit pas à Einstein (pourtant déjà prix Nobel) d’affirmer qu’il n’accepte pas certaines propositions de Bohr concernant la physique quantique : il faut qu’il fournisse des contre-propositions testables (appelées paradoxe EPR, abréviation de Einstein-Podolsky-Rosen) susceptibles d’invalider les thèses de ce dernier (et, depuis, on a pu mettre en place des dispositifs expérimentaux qui démontrent qu’il avait tort). La parole, même d’un savant reconnu, n’a pas de valeur en soi : elle doit être argumentée et apporter les preuves universalisables de ce qu’elle énonce.
– Si la raison est une parole argumentée, fondée, on voit qu’une autre condition de la raison, c’est l’idée de principe, de fondement que l’on trouve dans l’expression raison d’être.

Problématisation.

Si l’on a fait l’effort que nous venons de décrire, on voit qu’il est facile de problématiser l’intitulé. Il suffit de revoir toutes les conditions de possibilité de la religion et de la raison, en les comparant et en voyant si elles sont compatibles ou contradictoires. Le seul effort à faire consistera à classer par ordre d’importance les caractéristiques que nous avons dégagées sur les deux notions. Bien entendu, selon les intitulés, il faudra faire l’effort de ne garder que les conditions de possibilité pertinentes (toutes ne le seront pas) et partir des points les plus superficiels pour aller aux points les plus signifiants. Cela veut dire que, quelle que soit la profondeur de votre préparation, il sera toujours nécessaire de penser. Il n’en reste pas moins que si vous avez appris les conditions de possibilité de toutes les notions au programme (ce qui est un travail de mémoire infime) et que vous prenez la peine de lire l’intitulé comme on vient de le faire, la dissertation philosophique n’apparaît plus comme quelque chose d’impossible à faire et dont la rédaction est livrée à l’arbitraire le plus total.

Quels sont les éléments que nous avons trouvés ?

Pour la religion :
1) La croyance, la foi.
2) La position et le lien avec une transcendance.
3) La religion comme attache et dépendance envers une transcendance.
4) La religion comme recueil scrupuleux.
5) L’opposition du sacré et du profane.
Il reste une ambiguïté quant au concept de religion : il peut signifier la foi, la croyance mais il renvoie aussi à une pratique collective (rites, culte), à un corps de doctrine (relatif à la morale et à Dieu, par exemple l’avortement, la peine de mort), et à une organisation collective comportant une hiérarchie assurant la constance des dogmes. Il s’agit de la religion extérieure telle qu’elle est étudiée par les historiens et les sociologues. Il faudra se demander si ce deuxième sens a un lien avec notre intitulé. Il est facile de voir que se demander si l’organisation collective que l’on nomme Église est contraire à la raison n’est pas très pertinente, même si l’on peut toujours s’interroger sur la rationalité ou non d’une organisation … C’est donc le premier sens qui importera pour ce sujet.

Pour la raison :
1° Conscience,
2° Faculté de porter des jugements à valeur universelle
3° Parole argumentée et discutée
4° Idée de principe, de fondement

Application du travail de définition des concepts pour mettre en place la problématisation.

a) Qu’est-ce qui pourrait faire (en cherchant dans les conditions de possibilité dégagées) que la religion n’aille pas dans un sens opposé à celui de la raison ?
– N’y-a-t-il pas dans la religion des paroles argumentées et objet de discussion ? La théologie n’est-elle pas ce type de discours ? Que l’on songe à la controverse de Valladolid ? Le théologien utilise son intelligence et sa raison pour développer sa conception de Dieu. Elle peut tenter de donner des démonstrations rationnelles de l’existence de Dieu.
– N’y a-t-il pas dans toute religion volonté d’universalité ? Par exemple « catholique » signifie universel. De plus, cette universalité serait d’autant plus réalisable quand elle se fonde sur des démonstrations rationnelles.
– Toute religion ne tente-t-elle pas de nous donner les principes qui permettent de donner un sens à tout ce qui est ? Les religions seraient des systèmes de pensée essayant de donner la raison d’être de tout ce qui est.

b) Qu’est-ce qui pourrait faire (en cherchant dans les conditions de possibilité dégagées) que la religion aille dans un sens opposé à celui de la religion ?
– L’opposition entre un sacré et un profane n’a pas de sens pour la raison. Elle considère n’importe quel objet de la même façon qu’il soit considéré comme profane ou sacré. C’est d’ailleurs ce que la religion lui reproche. En présence d’un tissu qui est considéré par les croyants comme ayant contenu le corps du christ, la raison, ici scientifique, va déployer toutes ses techniques de datation. De même, mis en présence de textes considérés comme sacrés, elle mettra en place les méthodes rationnelles et objectives pour les examiner. Bien entendu, on ne manquera pas d’exemple pris dans la biologie (dissection des cadavres ; évolution des vivants) ou même la physique (voir Galilée et son étude du Ciel) pour développer cette thèse.
– La raison, contrairement à la religion, ne reconnaît pas comme principe de son fonctionnement, une quelconque dépendance envers une transcendance. C’est de cette différence radicale que naissent les conflits entre les religions (les théologiens) et les philosophes. Ces derniers ne peuvent, au nom de la raison qui les anime, ne peuvent accepter le religieux comme un donné préalable, comme une autorité à laquelle ils devraient se soumettre. (Voir ce que dit Kant par exemple dans Qu’est-ce que les Lumières ? « Or, pour ces lumières, il n’est rien requis d’autre que la liberté ; et à vrai dire la liberté la plus inoffensive de tout ce qui peut porter ce nom, à savoir celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines. Mais j’entends présentement crier de tous côtés : « Ne raisonnez pas »! L’officier dit : Ne raisonnez pas, exécutez ! Le financier : (le percepteur) « Ne raisonnez pas, payez! » Le prêtre : « Ne raisonnez pas, croyez : » (Il n’y a qu’un seul maître au monde qui dise « Raisonnez autant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez, mais obéissez ! ») Il y a partout limitation de la liberté. »)
– Comme on le voit à la fin de la citation de Kant, ce qui radicalise l’opposition entre la religion et la raison, c’est la foi. Dans la foi, le sujet vit, selon l’expression de Max Scheler, l’expérience d’une « auto-inclusion », dans l’absolu, il est immergé totalement en lui en lui attribuant une valeur extrême. Ceci implique que la foi se définit d’abord comme un mouvement de confiance qui pose comme vraies certaines propositions, sans qu’il y ait besoin de preuves et de démonstrations.

Ne pas oublier d’analyser la totalité de l’énoncé, ici “contraire”.

Nous n’avons pas lu tout l’intitulé : nous avons considéré que tout le monde comprend ce que veut dire contraire. Or, nous rappelons, que la qualité essentielle de toute réflexion philosophique, est de questionner ce qui semble clair et évident. Contraire peut avoir deux significations :
– contraire signifie ce qui s’oppose d’une façon la plus extrême, la plus radicale. Dans ce sens, le sujet devient : La religion s’oppose-t-elle de façon radicale (ce qui veut dire essentielle) à la raison ?
– contraire signifie aussi ce qui est de direction opposée. Dans ce sens, le sujet devient : religion et raison vont-elles dans une direction opposée l’une de l’autre. Il ne s’agirait pas tant, dans ce sens, de partir d’une opposition d’essence, de nature, entre les deux, que d’indiquer qu’elles ne vont pas dans le même sens. Faut-il alors supposer que religion et raison auraient le même point de départ à partir duquel elles divergeraient ou que, parties d’un fondement différent, elles finiraient, paradoxalement, par se rapprocher ? (comme nous ne donnerons pas un corrigé totalement rédigé, donnons quelques indications rapides sur une piste possible : la religion part d’une foi en un principe non démontré, seulement posé, mais elle pourrait aller vers un discours de plus en plus rationnel (ce que fait la théologie dite rationnelle) ; de son côté la raison part de propositions démontrées, validées universellement, mais dans sa volonté de compréhension de plus en plus englobante et totale, elle pourrait produire des propositions qu’elle ne serait plus en mesure de connaître et démontrer, et qu’elle ne pourrait que poser. C’est ce qui se passe chez Kant pour qui la raison cherche le “fondement suprême à l’explication des phénomènes”, à achever la série des conditions et à parvenir à l’inconditionné. Ce faisant, la raison émettrait des idées (idée de Dieu, idée du monde comme totalité …) qui ne peuvent pas être connues mais seulement postulées, pensées. On voit le paradoxe par rapport à la première façon de comprendre le sens de « contraire » : ici, le mouvement contraire et de la religion et de la raison les ferait aboutir à leur point de départ respectif !)

Conclusion :

Nous avons donné ici un nouvel exemple de la méthode à suivre pour répondre aux exigences d’une dissertation philosophique. Nous avons montré qu’en donnant toutes les conditions de possibilité de l’intitulé nous pouvions voir apparaître les problèmes, les contradictions, le plan même du devoir à rédiger. La problématique vient alors d’elle-même.