(ce qui précède est ici)

Une madeleine dans et pour la bière ?

Mais à trop vouloir prouver et embarquer autrui dans sa propre cause, la catastrophe ne risque-t-elle pas d’arriver ? Vouloir ici entraîner Proust dans une brasserie, certes pour une bonne cause, n’est-ce pas commettre un contre-sens sur la signification de ce dont parle Proust ? Faudrait-il oser dire : « célèbre madeleine de Proust », combien d’âneries ont été bues en ton nom ? On conviendra d’ailleurs sans difficulté qu’invoquer une madeleine pour défendre un bock de bière n’est pas du plus bel effet … et on a du mal à imaginer Proust, certes devenu adulte, la moustache blanchie par la mousse de bière (à boire avec modération), se pâmant de «plaisir » en goûtant sa madeleine.

Pourtant, il y a bien, semble-t-il, chez Proust, comme dans la première gorgée de bière, un plaisir dont la nature est essentiellement (mais bien entendu pas exclusivement) rattachée à l’oralité. Car on peut supposer que ce n’est pas avec déplaisir que le jeune Proust goûtait ce «petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot » qui n’est autre que le « petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray » sa tante Léonie à qui il allait « dire bonjour dans sa chambre » lui offrait « après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. » Et est-ce vraiment par hasard, comme semble le penser Proust (« Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas ») que sa mère, le voyant frissonnant et triste, lui propose du thé accompagné de petites madeleines ? Prenons la peine de relire le récit écrit par Proust : « Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et la drame de mon coucher, n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblaient avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi… ».

coquillage de pâtisserie” qui, aujourd’hui, guide le plaisir de la marche …

Le plaisir au présent.

Certes, nous pouvons remarquer qu’il y a, semble-t-il, une grande différence entre l’expérience de la première gorgée de bière chez Philippe Delerm et de ses supporters et celle de Proust. Alors qu’on sent chez le premier une mobilisation volontaire de tout son être pour se préparer à jouir de cette première gorgée, chez le second, au refus premier adressé à sa mère, succède une mise en bouche faite « machinalement » : il n’y a pas, comme chez Philippe Delerm, cette polarisation de l’être vers un plaisir qui ne peut pas ne pas survenir. Cependant, comme nous l’avons vu, le plaisir est toujours dans ces deux expériences, au présent et il n’est pas essentiel à son apparition et à sa nature (mais peut-être pas à sa qualité) qu’il soit précédé d’une attente positive ou négative et même d’une véritable attente.

Proust écrit lui-même qu’il est envahi par un « plaisir » qu’il croit cependant nécessaire de qualifier de « délicieux » ; il est vrai que la qualité du plaisir ressenti peut subir de fortes variations. D’ailleurs, Kant, dans sa Critique de la faculté de juger va même jusqu’à qualifier le plaisir éprouvé dans le sentiment du sublime de « plaisir négatif » ! Ce sentiment, écrit-il, est « inconciliable avec l’attrait ; et puisque l’esprit est toujours alternativement attiré et repoussé par l’objet, la satisfaction que procure le sublime recèle moins de plaisir positif que d’admiration ou de respect, il vaut donc mieux le qualifier de plaisir négatif ». Et ne nous y trompons pas, Kant ne veut pas dire que ce négatif résiderait dans la conséquence du sublime mais qu’il est lié à la nature même de ce qui est éprouvé par le sujet qui est en présence de l’expérience particulière du sublime. Et Philippe Delerm, parti à la recherche du plaisir perdu de la première gorgée de bière, qualifie sa vaine entreprise de « bonheur amer » qu’il faut bien sûr traduire par « plaisir amer ».

Un plaisir d’objet.

La comparaison entre la première gorgée de bière de Delerm et l’expérience vécue par Proust semble bien pertinente. Tout semble bien montrer qu’il n’y a pas de différence de nature entre ce qui est éprouvé par Proust goûtant la madeleine et le buveur delermien. Nous avons dit que dans le plaisir il y a toujours rapport d’un sujet à un objet (même si cet objet est de nature imaginaire et nous montrerons qu’il l’est toujours). Or, dans les deux cas, nous sommes bien, semble-t-il, en présence d’un plaisir rattaché à un objet (la bière, la madeleine). (Notons au passage que le plaisir est lié à autrui et pas seulement à l’objet : il circule de la tante Léonie en passant par la mère jusqu’à Proust comme il circule de l’écrit de Delerm à François Berléand et Charles Berling. Et ces derniers ont raison d’insister sur le fait qu’il n’y a pas, contrairement à ce que l’on pourrait croire, de plaisirs solitaires : «Après la dernière gorgée de bière, c’est donc la dernière lumière dans la nuit que l’on sent soudain vaciller, l’un de nos derniers lieux de sociabilité réelle, le premier des “réseaux sociaux”, le plus ancien et, pour certains encore, le plus chaleureux»).

Et pourtant, faut-il accorder au concept de plaisir la même signification dans la première gorgée de bière et dans le moment de la madeleine de Proust ? D’ailleurs, ce dernier maintient-il dans le passage que nous avons cité, ce concept de plaisir ? Faut-il alors, oser l’accuser, comme nous l’avons fait à propos de Philippe Delerm, d’imprécision sémantique ? En réalité, cette expérience, apparemment semblable, n’est-elle pas totalement étrangère à l’expérience du plaisir ? Si c’était le cas, la madeleine proustienne ne pourrait en rien venir au secours de la gorgée de bière menacée.

(à suivre ici… pour la dernière gorgée qui, finalement ne sera pas la dernière …)