(Le premier épisode est ici)

Un plaisir de la bière qui s’émousse.

D’ailleurs dès la première gorgée appréciée, l’entendement cartésien (“C’est l’âme qui sent, et non le corps” ; “c’est l’âme qui voit et non pas l’œil“) n’est pas si loin quand le sujet, première gorgée prise, se meut en philosophe pensant mais ne vivant plus vraiment le plaisir : « en même temps, on sait déjà ». Le moment du plaisir, à la différence du bonheur, n’est jamais totalement plein car la conscience qui est temps, brise imperceptiblement l’unité de tout plaisir. Mais dès que l’on quitte le présent qui est la seule dimension du temps du plaisir, celui-ci disparaît. Ecrire « tout le meilleur est pris », c’est faire intervenir un sujet, une « âme » qui sait qu’elle sent, qu’elle a senti, et qui ne tarde pas à quitter le présent du plaisir pour des temps étrangers au plaisir : le passé (c’était mieux avant … « le miracle vient à la fois de se produire et de s’échapper») ou pour l’avenirrien ne se multipliera plus »). Certes, on pourrait dire que la pensée de la prochaine première gorgée peut produire du plaisir pour celui qui l’évoque. Mais ce plaisir que nous donne la représentation d’un état futur, est vécu au présent et c’est ce présent du plaisir qui a disparu après la première gorgée et qui ne pourra pas revenir cette fois. En revanche, pour nous lecteurs, cette évocation du plaisir vécu à la première gorgée de bière, bien qu’écrite il y a bien longtemps par son auteur-buveur-scripteur, provoque un plaisir présent … Le passé du présent de l’auteur est devenu notre présent du passé de l’écrivain-buveur qui écrivait au présent une première gorgée de bière déjà passée pour lui. Le plaisir circule de la gorge du buveur à la main qui écrit puis à l’œil qui perçoit le corps du texte, mais toujours au présent.

La bouteille à l’amer … Il n’y a pas de « bonheur amer » …

Mais si Philippe Delerm est parvenu fort bien à provoquer chez son lecteur le plaisir de lire son plaisir à écrire ce qui lui a fait plaisir dans l’existence, on peut se demander si la maîtrise sémantique est chez lui à la hauteur de ce dont il parle. Voulant nous dire le plaisir, ne s’est-il pas comporté comme « l’alchimiste déçu qui ne sauve que les apparences » des mots ? En effet, plus son récit avance, plus le contenu, pourtant légèrement alcoolisé, semble avoir atteint le contenant … Le professeur de lettres, dans un chant devenu charivari, en perd ses mots et son vocabulaire, mélangeant toutes les essences … Le plaisir devient « bonheur tamisé d’amertume », « plaisir qui s’ouvre à l’infini », « bière avec de moins en moins de joie », « bonheur amer » … La confusion mentale (il est vrai souvent, mais pas toujours, source de plaisir) est totale : le plaisir de la mousse produit l’écume des mots. Alors qu’on veut dire le plaisir, convoquer des essences comme la joie et le bonheur qui n’ont que l’apparence trompeuse du plaisir, c’est bien montrer les effets néfastes de l’alcool sur les cerveaux pourtant bien constitués. S’il y a bonheur, il ne peut y avoir d’amertume ; s’il y a plaisir, il ne peut y avoir d’infini ; s’il y a joie, c’est qu’on n’est pas dans le plaisir (seul un illuminé pourrait dire qu’il ressent de la joie, ou pire, du bonheur, à boire un verre de bière). Certes « on boit pour oublier la première gorgée » mais ce n’est pas une raison pour en oublier le sens des mots. Et de porte-bonheur qu’il revendique être (« Je suis arrivé dans ce monde comme un devoir de bonheur […]. Je porte le bonheur depuis, et je n’en ai pas honte » (Philippe Delerm, Le bonheur, tableaux et bavardages, 1998, p. 49-50), nous n’en ferons, s’il se contente de ne boire et de ne décrire que la première gorgée, qu’un authentique porte-plaisir.

Serions-nous plus libres dans nos plaisirs sans l’Etat ?

« Le plaisir d’être là ».

Et cette confusion se retrouve parfois dans le texte de François Berléand et Charles Berling, nos deux commedianti devenus tragedianti de la dernière gorgée de bière, notamment lorsqu’ils invoquent des possibles raisons morales (on sait depuis Spinoza qu’on invoque la morale quand on ne comprend pas ce qui nous arrive) qui leur font classer et qualifier ce boire de « bonheur défendu ». Mais leurs gosiers vibrent avec justesse au même rythme que celui de Philippe Delerm : « ce plaisir si simple », « plaisir minuscule », dégustation pleine du « plaisir d’être là », « hédonisme anodin », « moment de délectation », « péché mignon », « saveur immémoriale de l’instant ».
Dégustons d’ailleurs le début de leur texte : «Chacun se souvient de l’ouvrage de Philippe Delerm La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules (Gallimard, 1997). L’écrivain décrivait avec bonheur la sensation de fraîcheur et de suspension du temps qui accompagne ce plaisir si simple. A la manière de la célèbre madeleine de Proust, cette saveur familière nous emporte d’un coup dans une autre dimension, celle du temps retrouvé, de ces instants où l’on déguste pleinement le plaisir d’être là ». Et ils ne croient pas si bien dire quand ils parlent du « plaisir d’être là » ; sans s’en rendre compte, ils retrouvent une mauvaise traduction d’un concept allemand qui désigne l’être humain dans sa spécificité, celui de Dasein (Sein = être ; da = là), parfaitement traduit par Henry Maldiney par présence. L’être humain est un Dasein, un ex-istant, mieux, une présence. Et dans présence, il y a présent qui est précisément la dimension même du plaisir. Le moment de la gorgée de bière est celui dans lequel un ex-istant, sans s’éloigner vraiment (ex) de ce qui est (stance), jouit de la présence même de son être-au-monde, ici, dans la dégustation de la bière (qui, contrairement à ce qu’écrivent trop hâtivement nos comédiens, serait détruite, si elle était prise « à la volée »). Certes, ce plaisir de la première gorgée est bien d’abord plaisir d’objet (terpein) mais il est tout autant plaisir d’être (khairein) (voir ici le sens de cette distinction); il est une modalité dans laquelle l’existant ressent « le plaisir de se sentir vivant ». Le plaisir est un moment privilégié pour l’homme de se sentir ex-istant, c’est bien le plaisir d’être-là c’est-à-dire d’ex-ister.

(à suivre ici pour savoir si la madeleine de Proust peut rencontrer, sans nous étouffer, la première gorgée de bière).