(L’analyse du sujet et de sa problématisation sont ici)

Esquisse de réponse à la question.

Rappelons que le plus important dans une dissertation n’est pas de répondre mais d’analyser, de problématiser, ce que nous avons fait précédemment. Les réponses que l’on peut faire ne doivent pas être une récitation mais n’ont de valeur que par le travail préalable de problématisation de tout sujet.

I) On pourrait dans une première partie répondre de façon positive à la question et montrer que le bonheur peut se trouver dans le repos :

– à l’agitation et au stress provoqués par la vie courante (le travail par exemple) , le repos permet, par contraste, de trouver le bonheur par la disparition de l’inquiétude. Nous utiliserions alors l’idée que nous avons développée de la positivité du repos par opposition au caractère négatif de la vie habituelle. Par exemple, bonheur de Montaigne se retirant dans sa librairie à l’écart de l’agitation et des problèmes politiques rencontrés dans sa fonction de maire de Bordeaux. On pourrait dire le même chose à propos du repos qui est l’occasion pour Rousseau d’écrire ses Rêveries : « Rêverie. D’où j’ai conclu que cet état m’était agréable plutôt comme une suspension des peines de la vie que comme une jouissance positive ». Le bonheur du repos n’apparaît ici comme positif que par opposition et contraste avec le négatif de la vie.
– Le repos, plus positivement, serait de vivre heureux car nous avons fait une bonne rencontre (bon heur) succédant à d’autres qui étaient pour nous négatives (mal heur). Le repos serait à la fois la cause et la conséquence d’une bonne rencontre permettant la mise en place d’un état durable et permanent que l’on nomme bonheur.
– Le bonheur ne pourrait s’atteindre pour l’homme que dans et par la pensée qui s’exerce le mieux dans le repos. C’est ainsi qu’Aristote comme Platon affirment qu’elle est apparentée au divin et que notre suprême bonheur consiste donc dans son exercice. Or la pensée, au sens fort du terme, ne peut pas se développer tant que nous sommes pris par la nécessité de satisfaire nos désirs et de faire face aux exigences de l’existence. C’est pourquoi la réflexion philosophique qui devrait nous amener au bonheur ne peut se développer que dans le loisir et le repos.
– Le repos nous donne une stabilité qui, seule, rend possible le bonheur. Ainsi, pour les épicuriens le bonheur ne peut pas être obtenu dans l’instabilité : il faut être dans l’absence de trouble du corps (l’aponie) et l’absence de trouble de l’âme (l’ataraxie). Pour Epicure, il existe, outre au plaisir en mouvement, un plaisir en repos, plus essentiel (il est le plaisir constitutif de vivre et d’être bien) et qui, loin de satisfaire un manque, s’épanouit au contraire quand on ne manque de rien. C’est ce qu’on appellerait aujourd’hui la plénitude : ne pas avoir faim, ne pas avoir soif, ne pas souffrir, ne pas craindre, ne pas regretter… Les formules sont négatives (le langage reflète la primauté existentielle de la souffrance), mais la réalité est positive, absolument positive, et la seule positivité qui vaille. Le plaisir en repos est le plaisir constitutif de vivre, et la vie même comme plaisir. « Une fois cet état réalisé en nous, explique Épicure, toute la tempête de l’âme s’apaise, le vivant n’ayant plus à aller comme vers quelque chose qui lui manque, ni à chercher autre chose par quoi rendre complet le bien de l’âme et du corps » (Lettre à Ménécée , 128). Absence de souffrance pour le corps (aponia ), absence de trouble pour l’âme (ataraxia ) : plénitude. C’est le bonheur même, à quoi rien ne manque. Plutôt, le bonheur, en tant qu’il est un état spirituel, est l’ataraxie, et elle seule : on peut être heureux en souffrant, mais point en étant troublé. Le bonheur est le plaisir en repos de l’âme.

II) Cependant, l’état de repos n’implique nécessairement pas le bonheur :

– l’homme est malheureux dans le repos puisque le repos, en ne me permettant pas de m’éblouir par un tourbillon d’activités, réactive le travail de la conscience et dans cet état, l’homme ressent de façon encore plus intense encore que dans la vie active, sa finitude et ses angoisses : c’est une des thèses de Pascal : « Ennui. Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme, l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir. » Pensées diverses (Laf. 622, Sel. 515).
– Le repos qui constitue la condition de possibilité du bonheur en me permettant de penser ne nous donne que l’illusion du bonheur car, penser, c’est se séparer de, s’éloigner de, donc briser l’état de satisfaction totale et permanente qui caractérise le bonheur. D’ailleurs, chez Platon, le bonheur ne s’obtient pas par la pensée mais par la simple contemplation des Idées.

 III) Ce n’est pas le repos qui donne le bonheur mais l’absence de la conscience qui abolit toute inquiétude.

Pour dépasser les apories dans lesquelles nous sommes tombés, on pourrait montrer que le seul repos susceptible de trouver le bonheur n’est autre que le repos de la conscience c’est-à-dire sa disparition. Tant qu’il y a conscience, tout repos ne peut être que conscience du repos donc état qui ne peut jamais être plein de lui-même comme le bonheur exige de l’être. C’est pourquoi il faut penser un repos dans lequel la conscience a disparu ou ne se manifeste pas. Et s’il n’y a plus de conscience, il n’y a plus de désir et de temps, d’inquiétude permanente qui nous arrache à un état de satisfaction que nous aurions pu obtenir.

Nous donnons à titre d’exemple toutes les voies suivies par Baudelaire (animalité sans conscience, sommeil, alcool, esthétique dont la forme supérieure est la création ou la contemplation d’œuvres d’art) pour échapper au malheur que produit en nous la conscience et ce qui est la même chose, le désir et le temps. Le bonheur n’est pas dans le repos mais dans l’abandon de la conscience.
Comment se comporter vis-à-vis de ce temps ressenti d’une façon purement négative ? En essayant de perdre la conscience du temps, d’avoir le désir de ne plus désirer :
1° en retrouvant le stade animal du sommeil et de l’inconscience:
“Je jalouse le sort des plus vils animaux
Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide
Tant l’écheveau du temps lentement se dévide” (p. 45).
(Stupide du latin stupidus qui signifie engourdi, paralysé)
“Ne rien savoir, ne rien enseigner, ne rien vouloir, ne rien sentir, et encore dormir, tel est aujourd’hui mon unique vœu. Vœu infâme et dégoûtant, mais sincère” (p. 582). Il en arrive à désirer ne plus se sentir vivre, à tomber dans le néant :
“Avalanche, veux-tu m’emporter dans ta chute ?” (p. 89). On notera que l’un des sens de repos n’est autre que le sommeil.

2° en retrouvant le moment de l’enfance qui est pur sentir, pur émerveillement à ce qui survient :
“Pourtant, sous la tutelle invisible d’un Ange,
L’Enfant déshérité s’enivre de soleil
Et dans tout ce qu’il boit et dans tout ce qu’il mange
Retrouve l’ambroisie et le nectar vermeil”.
Car l’enfance est pour Baudelaire un état extatique d’ivresse.

3° en cherchant à faire disparaître la conscience du temps par les moyens artificiels qui donnent l’illusion d’une éternité :
“Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.” (p. 468). “Ne pas oublier que l’ivresse est la négation du temps…”

4° en essayant d’esthétiser son existence, en construisant son existence comme une œuvre d’art: telle est la tentation du Dandy selon Baudelaire. Le Dandy se donne une image de soi différente de ce qu’il est, qu’il voudrait réaliser. Il s’agit d’un idéal vers lequel la volonté doit se tourner et qui donne un sens au temps et à l’existence : le Dandy doit être “sublime sans interruption”. Mais ne s’agit-il pas là d’une durée artificielle qui ne tient pas compte du temps réel fait de contradictions ?

5° en produisant des œuvres belles qui nous ouvrent à l’éternité. La création esthétique (comme d’ailleurs la contemplation esthétique) a pour conséquence de nous faire sortir de l’espace et du temps pour nous faire pénétrer dans une sorte d’éternité mais qui, paradoxalement, ne dure qu’un instant.

En fait le bonheur qui n’est pas régression à l’animalité ou à l’inconscience est celui que nous donne le sentir dans l’art. Dans le sentir (nous avons défini et développé la notion de sentir ici), il n’y a plus de conscience au sens fort du terme mais unité du moi et du monde et, contrairement à ce que l’on pourrait croire, il n’y a pas ici de repos compris comme absence d’activité puisque le bonheur senti est celui que tout mon être ressent activement au rythme de l’œuvre que je sens.

Bref, ce n’est pas dans le repos que se trouve le bonheur mais dans la réception active de la beauté d’une œuvre d’art.