La technique doit-elle permettre de dépasser les limites de l’humain ?

Rien de tel pour se préparer au baccalauréat que de s’efforcer de lire et d’analyser un sujet comme celui qui vient de tomber à Pondichéry : rappelons que nous avons mis sur ce site de quoi vous permettre de résumer la méthodologie(voir ici). L’angoisse (ou la crainte ?) des futurs candidats (quel que soit l’examen ou le concours) repose sur le fait de « rester sec » devant un intitulé. Et c’est souvent ce qui les incite, pour l’épreuve du baccalauréat, à choisir avant la date fatidique l’explication de texte qui est, si on la juge de façon rigoureuse, la plus périlleuse et, de ce fait, la plus médiocre quant aux notes obtenues. Or, un candidat qui a pris la peine de se préparer au baccalauréat en apprenant les conditions de possibilité (essence) des quelques notions au programme, ne peut pas ne pas obtenir la moyenne et cela sans effort intellectuel surhumain. Et puisque nous sommes déjà dans l’humain, lisons le sujet comme il faut le faire pour TOUT sujet : c’est la seule qualité exigée et c’est pourtant celle qui manque la plupart du temps. Nous voulons ici nous contenter de questionner l’intitulé, sans faire appel à des connaissances précises pour montrer qu’avec du bon sens (qui est, comme le disait ironiquement Descartes, le chose du monde la mieux partagée et surtout, toujours selon le même philosophe, une méthode, il est facile de trouver l’essentiel de ce qui fait la valeur d’une dissertation.

Le paradoxe.

Toujours chercher un paradoxe dans l’intitulé (et si on n’en trouve pas car le sujet semble évident, on peut toujours s’étonner que le sujet ne pose pas (semble-t-il) de problème…); il n’est pas difficile à trouver ici. On évoque les limites de l’humain et on les confronte à la technique. Mais la technique n’est-elle pas elle-même un produit de l’humain : on ne voit pas comment ce qui est (spécifiquement) humain et produit par l’homme, pourrait être au-delà de l’humain ? Cela a-t-il un sens de se poser la question ? (Ce n’est qu’en approfondissant les significations du concept d’humain que l’on pourra tenter de répondre à ce paradoxe). Soulever ce paradoxe oblige alors à s’interroger sur les significations possibles du concept d’humain et nous arrivons sans effort à mettre en place la fameuse problématisation que beaucoup de candidats cherchent en vain alors qu’il n’y a rien de plus facile à trouver si l’on suit la méthode que nous indiquons.

Quel sens donner au concept d’humain ?

Résumé de la progression de l’interrogation sur l’intitulé: Est humain, ce qui appartient à la nature de l’homme. D’où la question : quelle est l’essence de l’homme? N’est-ce pas le fait de penser, la raison (voir ici l’explication de texte de Descartes). Mais si la technique fait partie de l’essence de l’homme et comme elle est le produit de la pensée rationnelle, comment pourrait-elle aller au-delà des limites de l’humain, c’est-à-dire de la raison, alors qu’elle est elle-même le produit de cette raison?

1° Dans un premier sens, humain est tout ce qui renvoie à l’homme, à une action, à une production qui provient de lui. En ce sens, tout ce qui relève de sa culture est humain et comme il n’y a pas d’homme sans culture, est humain ce qui appartient à la nature, à l’essence même de l’homme.
Mais alors, faut-il supposer que la technique ne fait pas partie de ce qui est propre à l’homme, à son essence ? En nous demandant si la technique est en mesure de dépasser les limites de l’humain, ne sommes-nous pas amenés à penser que la technique est extérieure à l’homme, à son essence ? Et cette extériorité pourrait prendre deux sens : en dépassant les limites de ce qui est humain, la technique serait à même de produire des choses, des êtres qui seraient, en raison de leur transcendance, extérieurs à ce qui définit l’homme. Mais pour accomplir cette transcendance (ce dépassement des limites), il faut que la technique soit, dans son origine même, conçue comme extérieure à l’homme et à l’humain. Ne s’agit-il pas d’une conception contestable de l’essence de la technique et de l’humain? Peut-on penser l’humain en faisant abstraction de la technique? L’homme n’est-il pas dans son essence, et non pas par accident, un homme technicien? Nous sommes alors contraints de penser ce concept de limite car le sujet eût été plus simple si elle posait la question en termes de capacité et non de limite. Car on peut se demander légitimement si l’on doit permettre à la technique de dépasser les capacités de l’humain, même si c’est le propre de la technique d’avoir toujours permis à l’homme de faire ce qu’il ne pouvait pas naturellement accomplir!
Mais restons dans l’intitulé proposé sans changer de sujet qui écrit “limites” et non “capacités”. Si la technique n’est pas extérieure à l’essence de l’homme et de l’humain, qu’est-ce qui fait, dans son essence, qu’elle est humaine ? C’est la raison (voir ici les conditions de possibilité de la technique. On ne se laissera pas impressionner par les exploits techniques des animaux comme les singes, capables d’apprendre en 4 ans (sic!!) comment casser une noix avec une pierre ! On est passé en quelques années d’une négation de l’existence de techniques chez l’animal à une exaltation délirante de leurs exploits extrêmement pauvres en comparaison de ce que la raison permet à l’homme d’accomplir dans le domaine de la technique). La question posée par l’intitulé devient alors : en quoi l’essence de l’homme qui est la pensée et la raison pourrait être dépassée dans ses limites par une manifestation de cette même raison qu’est la technique? Si l’on prend au sérieux et la technique et la raison comme essence de l’homme, ne faut-il pas en conclure que cet intitulé est proprement absurde ?.

2° Mais nous pourrions donner un deuxième sens du concept d’humain. Au lieu de mettre l’accent sur la faculté de penser et de raisonner comme propre de l’homme, nous pouvons aussi passer du domaine intellectuel aux domaines éthique et moral : l’humain renvoie alors à une certaine façon éthique et morale de se rapporter au monde et surtout aux autres hommes. Et ici on peut parler réellement de limites car on peut penser que dans les rapports à autrui (mais aussi aux animaux et au monde), il existe des bornes qui, si elles sont franchies par des hommes, nous font sortir d’un comportement dit éthiquement et moralement humain. Et si l’on prend ce deuxième sens, l’intitulé prend véritablement un sens car, dans ses développements récents, la technique est effectivement à même d’accomplir des choses (détruire par une seule bombe une ville entière faite de citoyens et non pas de soldats; tuer des hommes sans intervention humaine par des machines autonomes etc.) que les normes humaines condamnent.

Reste encore à s’interroger sur un point curieux de cet intitulé. Quel est le sujet de la phrase ? La technique ! Le sujet, c’est celui qui fait l’action, qui décide. Or de quelle action s’agit-il ici ou, plus justement, quelle est la nature de l’action que le sujet, ici la technique, pourrait autoriser ? Il n’est pas question de possibilités physiques mais de possibilités éthiques et morales ! Mais s’il est vrai que la technique, par son action, modifie notre façon de vivre et de penser (voir ici), est-ce à elle de décider si elle a le droit de modifier les limites de l’humain ? N’est-ce pas absurde demander à la technique de s’ériger en norme éthique et morale alors qu’elle est inapte à le faire? (Remarquons bien que le sujet ne porte pas sur ce que peut faire la technique mais sur ce qu’elle doit ou ne doit pas permettre de faire).

Conclusion : on voit que la lecture attentive de l’intitulé a soulevé un grand nombre de problèmes.. La seule analyse de l’intitulé constitue bien ce que l’on cherchait, à savoir, la mystérieuse problématisation.