Le plaisir se partage-t-il ? (Ecricome 2013)

Nous n’avons pas fini à temps nos considérations sur « la première ou dernière gorgée de bière : plaisir ou bonheur ? », et pourtant le sujet d’Ecricome 2013 tombe en plein la question du plaisir partagé puisque Berléand et Berling, voulant défendre l’existence des brasseries écrivent : « Après la dernière gorgée de bière, c’est donc la dernière lumière dans la nuit que l’on sent soudain vaciller, l’un de nos derniers lieux de sociabilité réelle, le premier des ” réseaux sociaux “, le plus ancien et, pour certains encore, le plus chaleureux. Agissons avant qu’il ne soit trop tard!». Il est donc certain que pour nos acteurs la réponse ne pourrait être que positive. Mais qu’en serait-il de Proust qu’ils convoquent, madeleine à la bouche, pour préserver ce plaisir partagé menacé ? Le plaisir (ou la joie ou le bonheur ?!!, c’est ce qu’il nous fallait montrer) qui envahit Proust est-il partagé ? N’est-il pas lié à sa subjectivité et à propre histoire ? Et le plaisir que nous prenons à lire Proust est-il de même nature que le plaisir ( ?) que ressent Proust en goûtant sa madeleine ? Mais nous commençons, tel le candidat angoissé, à répondre alors qu’il ne faut jamais procéder ainsi, puisque nous ne savons pas de quoi nous parlons. Et celui qui ne suit pas cette règle ne peut pas remplir l’obligation essentielle d’une dissertation : affronter l’intitulé dans sa singularité. Pour cela, il faut retrouver la qualité essentielle de la pratique socratique, à savoir, la naïveté. Cela implique, dans le premier temps essentiel, que l’on oublie tout ce que l’on a appris durant l’année sur les auteurs car ce savoir nous empêchera de LIRE l’intitulé, CET intitulé. La seule qualité de la copie, ce n’est pas contrairement ce ce que l’on raconte, le plan en 2 ou 3 ou 4 parties, c’est le fait que le candidat affronte vraiment l’intitulé, l’interroge, le questionne, en dévoile les présupposés, les sens possibles : tout le reste comme beauté formelle, citations, connaissance des auteurs est secondaire. Si on a compris ce que l’on vient de lire, on comprend pourquoi il ne peut pas y avoir de corrigé pour une dissertation de philosophie et que nous ne faisons que proposer quelques pistes, quelques analyses qui n’ont pas valeur de corrigé.

L’énonciation d’un paradoxe situé au cœur de l’intitulé.

Mais il est une deuxième exigence, facile à mettre en place, qui permet souvent, selon notre expérience passée de correcteur à ce concours, d’obtenir la moyenne (à condition bien entendu de ne pas écrire n’importe quoi par la suite !) : elle consiste à trouver dans l’intitulé un paradoxe. Pourquoi cela ? La mise en évidence d’un paradoxe constitutif de l’énoncé montre au correcteur que l’on a fait l’effort de problématiser l’intitulé qui, par lui-même, ne constitue pas la question. De plus, la mise en évidence d’un paradoxe permet au candidat de trouver une colonne vertébrale à son devoir, ce qui lui évitera la récitation d’un cours appris par cœur et l’obligera à tenter de répondre à ce paradoxe. Mais, cette année, l’intitulé présente un paradoxe tellement facile à trouver qu’il en perd sa valeur différenciatrice : le plaisir n’est-il pas une expérience qui ne peut être éprouvée, ressentie, que par soi, de telle sorte que l’on ne voit pas comment ce qui est de l’ordre de l’intériorité, de la subjectivité, pourrait être, en même temps, ce qui pourrait être partagé avec l’autre et être l’occasion d’une intersubjectivité véritable. Comment ce qui nous est propre pourrait-il, sans être dénaturé, devenir commun ? Le plaisir n’est-il pas, par nature, intransmissible donc impartageable ?

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