Y a-t-il en nous quelque chose qui échappe à la culture ?

 

  • La formulation du sujet n’incite pas à la réflexion proprement philosophique et le faire remarquer c’est déjà montrer au correcteur que l’on commence véritablement à philosopher! Car inciter à chercher un « quelque chose», donc une réalité quelconque, relève non pas de la philosophie mais plutôt des sciences. Celles-ci doivent nous dire ce qui est alors que la réflexion philosophique porte sur ce qui doit être ou sur les conditions qui rendent possible et donnent un sens ce qui est. Il ne peut donc s’agir dans ce sujet de se contenter de réciter des données positives que les différentes sciences ont pu établir. Cela ne signifie pas que l’on puisse les ignorer mais on devra les intégrer dans une pensée, une problématique critique qui ne peut être un simple constat.
  • Une attention portée sur l’expression « en nous» devrait permettre déjà de s’éloigner de la simple recherche d’un « quelque chose » objectif, empirique, même si la préposition « en » semble renvoyer encore à une intériorité purement spatiale. On peut la prendre au singulier et au pluriel car elle concerne aussi bien le sujet individuel qu’une collectivité. Mais ce qui importe ici, c’est que ce « nous » ne peut porter que sur l’homme. Cela n’implique pas que d’autres êtres que l’homme ne puissent pas disposer d’une culture mais il n’y a que lui qui soit en mesure de ré-fléchir et d’articuler une pensée sur son être propre. Nous découvrons alors que le cœur de notre interrogation, spécifiquement philosophique, portera sur ce qui constitue l’essence, la spécificité de l’homme. On sait que l’enjeu sera, pour ce sujet, de nature anthropologique (rechercher toujours dans un intitulé la nature de la question : est-elle de nature psychologique, éthique, morale, anthropologique, métaphysique : c’est cette recherche qui permettra de donner une profondeur et une perspective à votre réflexion. Vous y répondrez dans votre dernière partie et dans votre conclusion).
  • Ne pas négliger l’analyse du « en nous» qui devrait permettre d’éviter un faux-sens concernant la question : on ne demande pas si, à l’extérieur de l’homme, dans la nature, il existe des choses qui échappent à la culture ; c’est la prise de conscience avec Galilée de l’infinité de l’univers qui provoque chez Pascal une angoisse  devant les espaces infinis qui échappent à la prise de l’homme. Le sujet nous oblige à poser une toute autre question concernant les rapports culture-nature puisqu’il porte sur ce qui est intérieur à l’homme lui-même.
  • L’intitulé présuppose que ce qui caractérise l’homme soit la culture mais il veut nous amener à nous demander si cette culture recouvre la totalité de l’essence de l’homme ou si cette culture laisse subsister en lui un « quelque chose », une altérité que la culture ne saurait s’approprier. Y a-t-il en l’homme une hétérogénéité irréductible essentielle entre ce qu’il a lui-même produit (la culture) et ce « quelque chose » qui resterait hors de sa prise ?
  • La profondeur de l’interrogation va dépendre de l’analyse que l’on va faire du concept de culture et surtout de ce qu’on lui oppose traditionnellement, à savoir, la nature ou le naturel. Car la culture est dans son sens le plus large est tout ce que l’homme ajoute par sa conscience et sa raison à ce qui est. Et parmi ce qui est, il y a ce que l’on nomme la nature et le naturel. Comment caractériser ce qui est de l’ordre du naturel et ce qui est de l’ordre du naturel ?
  • Le naturel est  : universel, identique, de l’ordre de ce qui est, inné, immuable (sauf mutations aléatoires) pour les individus aussi bien que pour les espèces.
  • Le culturel est : particulier puisqu’il dépend des différents hommes, divers dans le temps et dans l’espace, de l’ordre de ce qui est institué, conventionnel comme la loi ; change avec le temps, l’histoire, les sociétés.
  • La question devient : y a-t-il en l’homme des éléments, des caractéristiques qui sont universelles, identiques dans le temps et dans l’espace, innés, immuables ? Inversement n’y a-t-il en l’homme que ce qui vient de son action ?
  • Nous avons dit que la question portait sur l’essence de l’homme mais elle peut ouvrir sur une problématique de nature métaphysique car pour certains, la nature ne se réduit pas à ce qui est inné mais serait le produit de Dieu. Chez les Grecs la nature « désigne originairement aussi bien la pierre que la plante, aussi bien l’animal que l’homme, et l’histoire humaine en tant qu’œuvre des hommes et des dieux, enfin, et en premier lieu, les dieux même » (Heideg­ger). Ainsi une loi naturelle est en même temps une loi divine, en opposition à une loi particulière propre à chaque communauté humaine. Pour comprendre ce nouveau sens, on peut penser au cas de Vincent Lambert dont les parents refusent que dans le processus de la vie et du mourir, la culture des hommes (ici la médecine et les juges) décident des modalités de la fin d’une existence. Pour eux la mort est à la fois un phénomène naturel, biologique mais aussi qui doit se conformer à un ordre qui n’est pas celui des hommes (leur culture) mais de Dieu : la question anthropologique est alors sous-tendue par une question métaphysique qui enlève à l’homme le pouvoir de décider culturellement de sa mort.