ce qui précède est ici

 

Un soi fêlé.

Revenir à l’existence va se faire à rebours de la genèse commune : Philippe Lançon, pour devenir le sujet de sa vie, s’empare et applique à son cas le regard et le style de la clinique qui transforme pourtant, pour mieux voir, le sujet en objet : « j’étais à eux ». Il relève le postulat de la pensée clinique énoncé par Michel Foucault selon lequel «tout le visible est énonçable et qu’il est tout entier visible parce que tout entier énonçable.» Objet de la clinique mais en en devenant sujet-objet qui parle, il cherche obsessionnellement la vérité en s’appliquant à lui-même jusqu’au bout le présupposé de la pensée clinique constituée par «un pur regard qui serait un pur langage, œil qui parlerait. Il se porterait sur la totalité du champ hospitalier, accueillant et recueillant tous les éléments singuliers qui se produisent en lui et à mesure qu’il verrait plus et mieux, il se ferait parole qui énonce et enseigne … Cet œil qui parle serait le serviteur des choses et le maître de la vérité» (Foucault). Et cet «œil qui parle» qui n’oublie aucun détail, cherchant «la trace de tout ce qui remontait à la surface, en désordre, comme des cadavres au fil de l’eau» (P.L.), parviendra paradoxalement à rétablir le lien entre son corps objet, son corps vécu, et tous les êtres présents ou passés qui constituent son nouveau monde, la chair de son monde. Mais comment effectuer ce passage d’un œil clinique objectivant qui ne saisit que des fragments de matière inanimée à un regard capable de parler à des morts et à des vivants ?

Cela ne peut se faire que par l’intériorisation de ce qu’il s’efforce pourtant constamment par son regard d’entomologiste, de mettre à distance et de maintenir à l’extérieur de lui. Le plus bel exemple et le plus significatif se trouve dans une vision angoissante qui l’envahit sur son lit d’hôpital ; elle lui permettra de faire circuler à nouveau l’intérieur et l’extérieur, le corps et la chair, les morts et les vivants et de trouver une forme qui pour lui ne peut être ontologiquement que celle de l’écriture.

Diogène demandait qu’à sa mort on “laisse son corps sans sépulture pour que les chiens puissent y prendre leur morceau“. «L’ensauvagement de la vie» revendiquée par les Cyniques dont le but était, par le rejet de tout ce qui est humain, de devenir « semblable à Dieu », entraînait le rejet de tout signe d’humanisation, de toute culture, de culte des morts : le corps cadavre n’est qu’un morceau d’étendue dépouillé de toute valeur symbolique. Réintégré dans le cycle de la nature, il sert de nourriture aux animaux. Par des mots qui invoquent un Dieu, « Allah Akbar », mais qui ne sont que bruit et non-sens, les br. br. br. de la barbarie, Philippe Lançon est expulsé d’un monde humain sensé, et se retrouve prostré face à un pur morceau de cadavre étranger au vivant, pure res extensa, simple «morceau d’espace», le crâne-chose de « Bernard » qu’il ne peut parvenir à relier à un corps, à une personne, à un humain. Et il ne s’agit pas pour lui comme chez les Cyniques de transcender l’ordre des hommes pour chercher en un Dieu le sens du non-sens : «Je l’avais dit à l’aumônier. Aucun au-delà ne conclura l’épreuve que je traverse». Le dialogue sur le mal avec l’aumônier qui lui rend deux fois visite tournera court. Il lui faut, à l’opposé des Cyniques, faire à nouveau entrer dans l’ordre symbolique des hommes, des morceaux de matière pour qu’ils redeviennent corps puis personnes et transformer en paroles les cris inarticulés jetés au nom d’un Dieu.

Cela se produit par un phénomène de transsubstantiation par introjection en lui du crâne-chose de Bernard : morphogenèse d’un ordre humain qui donne sens à tout ce qui est. Ce ne sont pas les chiens qui dévorent des bouts de matière mais c’est lui qui incorpore véritablement le crâne de «Bernard» pour faire de ce fragment de matière inanimée, un vivant, qui peut alors être reconnu comme une personne morte, Bernard. Car ce crâne-chose surgit en lui le soir, sous forme d’une image obsédante et angoissante, pour se transformer en cervelle : «Je l’observais. Je l’assimilais. Peu à peu, elle se mettait à bouger et se transformait. Elle devenait une plante, une plante vivante, une plante maritime, et l’anémone de mer apparaissait ». Ce liquide amniotique engendre en lui tout un monde jusqu’alors invisible qui permet d’accéder au symbolique qui marque l’ordre humain : matière, crâne, cervelle, vivants, morts, prennent sens dans un même monde, celui des humains. Bernard réintègre la chair qui fait coexister les hommes (vivants et morts) dans un même monde, une même «intercorporéité» (Merleau-Ponty) : « Un soir […] la cervelle s’est transformée en anémone et les morts en sont sortis. Je me suis adressée à eux, un par un puis tous ensemble, comme s’ils étaient vivants …». C’est le moment pour lui du «retour vers les vivants». L’œil clinique objectivant réussit à faire transparaître l’invisible qui donne sens au visible. Cet invisible est gros de toutes les armatures invisibles qui étayaient son existence : enfance, père, mère, odeurs, femmes, amis et amies, Bach, les poètes, les pays, les livres, Papy etc. sont revenus à l’existence par une parole retrouvée : voir et dire ; dire et voir, «respirer les mots» comme il le vit au fond de la douleur, telle est la forme-formation qui fait tenir Lançon dans l’existence.

 

Paul Klee : la forme est formation

Un soi mais fêlé.

Pour qu’il y ait un soi, il faut qu’une même trame relie tous les fils de l’existence apparemment déliés. Philippe Lançon qualifie « d’événement » ce qui lui est advenu (voir ici un développement sur la notion d’événement à partir du sujet : une parole peut-elle faire événement?). Un événement est une singularité qui surgit de façon inattendue et qui vient briser l’ordre habituel de l’existence de telle sorte qu’après son advenue, rien ne peut plus être comme avant : tel est bien ce qui a rompu l’ordre commun de sa vie. Mais ce que montre son récit, c’est que cette trame déchirée peut être recousue en déplaçant ce qui s’est produit dans l’espace (la salle de réunion de Charlie Hebdo), vers un temps continu devenu récit, devenu histoire. Et les allers-retours permanents entre son présent et son passé placent l’événement dans un ordre temporel qui désormais articule dans une même trame, présent, passé et avenir ; le rétablissement de cette polarisation par la mémoire permet de redonner direction, donc sens à l’existence. Car le temps est aussi un chiasme, un entrelacs, au même titre que le rapport du corps à soi, au monde, à autrui : identité de la différence et différence de l’identité. Il n’y a pas d’être en soi du passé, du présent, du futur. Ce n’est qu’à partir d’une conscience présente qu’il peut y avoir du passé, du présent, de l’avenir : présent du passé, présent du présent, présent de l’avenir. Et c’est à partir de ce présent toujours nouveau que sont renoués les fils du passé, de son passé, mais de son nouveau passé (« je n’étais absolument plus celui qui l’avait vécu» ; mes souvenirs «n’étaient plus tout à fait les miens »), le passé de son présent et le présent de son passé. Pour l’auteur, il s’agit désormais de reconstruire son passé qu’il revisite constamment tout au long du livre pour lui donner un nouveau sens à partir de son présent. Demeure, pour le dire comme Scott Fitzgerald, un soi fêlé mais, contrairement à celui-ci écrivant que «toute vie est bien entendu un processus de démolition », la fêlure, tout en se laissant toujours sentir,  laisse possible le processus de reconstruction de tout son Etre.

Philippe Lançon pouvait croire qu’il y avait deux soi en lui, celui d’avant l’événement, celui d’après l’événement. Certes sa mémoire n’est plus la même puisqu’elle restructure toute sa vie passée à partir du présent de l’événement vécu, mais si son moi n’est plus le même c’est parce qu’en lui, le même soi lui permet de reconnaître comme étant les siens, son avant et son après l’événement. En perdant leur mémoire, les Bororo ont vraiment perdu leur soi ; Philippe Lançon a perdu un monde mais ni le monde ni son monde, ni le soi comme identité de l’identité et de la différence. En perdant leur monde visible, les Bororo perdaient et les fils et la trame, leur accès à l’Etre, à l’invisible, au sens déposé dans leur culture; Philippe Lançon, en retrouvant peu à peu la visibilité de son être et du monde, retrouve non pas la trame invisible jamais vraiment perdue, mais les fils disjoints, les lambeaux demeurés liés à cet accès à l’Etre, cette trame d’où peut provenir le sens toujours voilé de son existence.