«Ma mémoire était brouillée, comme si je n’avais plus accès à la personne que j’étais avant» déclare Philippe Lançon dont la mâchoire a été arrachée par une balle lors de l’attaque terroriste du 7 janvier 2015 dans les locaux de Charlie Hebdo. Quel rapport peut-il exister entre une importante blessure corporelle et le sentiment d’une identité altérée par l’incapacité à maintenir les liens de toute son existence qui constituent le soi ? Car ce que la balle a touché, ce ne sont pas des organes liés à la mémoire et aux souvenirs. Certes, il ne se trouve pas dans la situation de certains malades, décrits par le neurologue Sacks dans “L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau“, qui ont véritablement perdu leur soi. Ainsi un certain Jimmie qui présente des syndromes de la maladie de Korsakoff due à l’alcool qui a touché et détruit dans le cerveau les tubercules mamillaires, vit dans un présent continuel, sans mémoire : il a perdu son soi sans savoir qu’il l’a perdu. « Si un homme a perdu un œil ou une jambe, il sait qu’il a perdu un œil ou une jambe ; mais s’il a perdu le soi – s’il s’est perdu lui-même -, il ne peut le savoir, parce qu’il n’y a plus personne pour le savoir» (Sacks). Philippe Lançon sait qu’il a perdu sa mâchoire, une partie de son corps, sans avoir perdu le soi ; il a changé de soi, « se sent fuir de partout » devenu «brutalement étranger à ce qu’il a vécu» sans pouvoir rétablir le lien avec le soi qui constituait auparavant sa personne, son identité, son monde. Comment la perte d’un lambeau de chair de son visage a-t-elle pu mettre son identité en lambeau en créant «un trou dans la conscience», un « décollement de conscience »? La réponse ne se trouve pas dans le corps organique meurtri ; elle n’est pas d’ordre physiologique ; elle est dans une disruption brutale qui le fait basculer dans un monde autre : perdre son monde Elle avait eu lieu, la fin d’un monde en tout cas, le mien, le nôtre peut-être»), c’est perdre son identité, son soi. Comment, à partir du surgissement d’un nouveau soi, d’un nouveau monde, rétablir le lien avec le monde ancien perdu ? Comment à partir des fils restants épars, parvenir à tisser à nouveau une trame capable d’unifier deux soi éclatés, tel est le récit que nous livre Philippe Lançon dans son livre pertinemment nommé « Le Lambeau ».

D’un soi à l’autre.

Détruire un monde, c’est faire éclater l’identité de ceux qui l’habitent. Lévi-Strauss nous le montre à propos des Bororo que l’on voulait convertir c’est-à-dire contraindre à changer de soi : «Les missionnaires salésiens de la région du Rio das Graças ont vite appris que le plus sûr moyen de convertir les Bororo est de leur faire abandonner leur village pour un autre où les maisons sont disposées en rangées parallèles. Désorientés, privés du plan qui fournit un argument à leur savoir, les indigènes perdent rapidement le sens de leurs traditions, comme si leurs systèmes social et religieux étaient trop compliqués pour se passer du schéma rendu patent par le plan du village et dont leurs gestes quotidiens rafraîchissent perpétuellement les contours.» Le plan du village était le visible qui manifeste l’invisible, l’Etre, que constitue la culture (mythes, croyances, fonctions, relations du masculin et du féminin etc.) qui donne sens au visible : bouleverser le visible c’était à la fois perdre le lien avec l’invisible qui structurait le visible et ne plus voir ce que l’on percevait. Désorientés dans l’espace, sans liens avec leur passé, leur vision du monde anéantie, leurs sens désormais dépourvus du sens écrit à même la structure de leur village, ils étaient prêts à recevoir un nouveau soi, étranger, aliénant, celui des missionnaires.

Quel était le monde de Philippe Lançon tel qu’il nous le décrit dans son récit ? C’était celui d’un écrivain du réel : «Je suis devenu critique par hasard, je le suis resté par habitude et peut-être par insouciance. La critique m’a permis de penser – ou d’essayer de penser – ce que je voyais, et de lui donner une forme éphémère en l’écrivant.» Beau paradoxe de caractériser son existence par une pratique non réfléchie (« insouciance ») de la réflexion («penser») ; son soi, son ré-fléchi, se construit dans et par un irréfléchi originaire qui est celui de toute vie. Mais il est vrai que si nous avons le sentiment qu’un même soi se rapporte et unifie les différents moments de notre existence, il nous est impossible de l’objectiver et de l’énoncer avec clarté car, comme le dit Merleau-Ponty la présence à soi ne peut se faire paradoxalement que par une certaine absence à soi. Et même si Hume avait raison d’affirmer que ce sentiment d’unité est plus le produit de l’imagination que d’une pensée rationnelle (“l’identité que nous attribuons à l’esprit humain, est seulement une identité fictive »), nous le ressentons comme une évidence qui donne une unité à la diversité de notre existence. Et de même que les Bororo maintenaient le soi de leur société en lisant les signes de leur monde inscrits dans la structure de leur village, Philippe Lançon en passant des livres au réel puis, par l’écriture, du réel à ses articles, produisait son monde, son identité par-delà l’oubli fréquent de ce qu’il transcrivait : la forme de ses écrits, indépendamment de leurs contenus, générait la forme de son être ; Paul Klee disait à propos de l’œuvre d’art mais cela s’applique à la vie de Lançon, Gestalt (la forme) est Gestaltung (formation, production). Et c’est encore par l’écrit, qu’il essaie, cette fois par le contenu de ce qu’il voit, vit et a vécu, de produire une véritable morphogenèse de tout son être, corps et esprit intrinsèquement liés, et qu’il tente de passer d’un soi devenu double, à un nouveau soi.

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