Bac Pondichéry 2011

Expliquer le texte suivant :
Quelle est la fonction primitive du langage ? C’est d’établir une communication en vue d’une coopération. Le langage transmet des ordres ou des avertissements. Il prescrit ou il décrit. Dans le premier cas, c’est l’appel à l’action immédiate ; dans le second, c’est le signalement de la chose ou de quelqu’une de ses propriétés, en vue de l’action future. Mais, dans un cas comme dans l’autre, la fonction est industrielle, commerciale, militaire, toujours sociale. Les choses que le langage décrit ont été découpées dans le réel par la perception humaine en vue du travail humain. Les propriétés qu’il signale sont les appels de la chose à une activité humaine. Le mot sera donc le même, comme nous le disions, quand la démarche suggérée sera la même, et notre esprit attribuera à des choses diverses la même propriété, se les représentera de la même manière, les groupera enfin sous la même idée, partout où la suggestion du même parti à trier, de la même action à faire, suscitera le même mot. Telles sont les origines du mot et de l’idée. L’un et l’autre ont sans doute évolué. Ils ne sont plus aussi grossièrement utilitaires. Ils restent utilitaires cependant.
BERGSON « La pensée et le mouvant »
La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Voici un texte de Bergson qui ne peut pas surprendre un candidat qui s’est préparé normalement pour le baccalauréat : il est classique et est « tombé » plusieurs fois, soit sous la même forme soit dans un découpage légèrement différent, au baccalauréat.
Le danger dans les textes de Bergson, c’est la paraphrase. Le philosophe écrit si clairement que l’élève ne voit pas de problème et ne peut le plus souvent qu’essayer de paraphraser le texte original ! Pour l’éviter, il est essentiel, comme pour tous les textes, de bien trouver le problème posé par Bergson.
Or il ne semble pas difficile de trouver et la question et le problème dont il est ici question : Bergson demande : « Quelle est la fonction primitive du langage ? » et on peut vérifier en lisant la dernière phrase qu’il répond bien à la question qu’il pose au début de l’extrait proposé : le mot et l’idée, écrit-il, « restent utilitaires cependant ». En d’autres termes, Bergson ne cherche pas, semble-t-il, à nous dire quelle est l’essence du langage mais quelle est sa fonction : à quoi peut-il servir ? Quelle est son utilité ? La réponse est simple et visible tout au long du texte par la répétition du même concept : l’action ou plus précisément l’action sociale, l’action commune (« coopération ») au sein d’une société. Le langage et ses mots sont relatifs « aux besoins de la cité ». Et puisqu’en grec, action se dit pragma, on peut dire que Bergson a une conception pragmatique du langage.
Pour bien expliquer ce texte, il peut être intéressant de se demander si l’on peut avoir une autre conception de la fonction essentielle du langage : celle-ci peut-elle être autre chose que l’utilité pragmatique ? Le langage est-il intrinséquement lié à l’action ? Cette fonction utilitaire n’est-elle pas une fonction parmi d’autres ? Doit-on renoncer au langage si l’on veut exprimer autre chose que ce qui est du domaine de l’action et de l’utilité ?

Primitif : origine et fondement.

Cependant, dans sa première phrase Bergson ne dit pas qu’il est à la recherche de la fonction du langage mais de la fonction primitive. Comment comprendre cet adjectif ? Ne présente-t-il pas une ambiguïté importante ? En effet primitif peut vouloir simplement renvoyer au commencement, à l’origine de l’instauration du langage, auquel cas, on pourrait penser que Bergson se sert de l’histoire du langage pour affirmer sa thèse. D’ailleurs, il utilise lui-même à la fin de cet extrait les concepts d’origine et d’évolution.
Et pourtant, on sent bien qu’à travers ce point de vue historique, Bergson accorde au concept de primitif une signification plus spécifiquement philosophique, à savoir, celle de fondement. Ainsi, parti d’une question qui portait sur la fonction essentielle du langage, Bergson en arrive à donner ce qui constitue pour lui l’essence du langage, sa caractéristique ontologique. Même si l’on pouvait penser que le langage et ses constituants comme le mot et l’idée ne devaient cette fonction utilitaire qu’à la nécessité momentanée, historique, de s’adapter au monde, de le transformer, de permettre une action coordonnée et efficace au sein d’une société, il ne peut échapper aux caractéristiques de sa naissance et de sa genèse : il n’a d’autre fin, selon Bergson, que de permettre l’action.

Le langage ne naît pas des besoins mais des passions.

On a vu que Bergson, dans ce texte mais c’est sa thèse générale sur la fonction du langage, attribuait l’origine du langage à la nécessité d’agir, de transformer le monde qui est l’essence même de l’intelligence selon lui : “originellement, elle tend à la fabrication ; elle se manifeste par une activité qui prélude à l’art mécanique et par un langage qui annonce la science“. Mais on peut opposer à cette conception de l’origine du langage comme résultat des besoins, la théorie de Rousseau qui dans son Essai sur l’origine des langues attribue cette même origine aux passions:Que la première invention de la parole ne vient pas des besoins, mais des passions“. Tel est le titre du chapitre 2 de cet essai. Pour lui, les besoins ont déterminé l’apparition des premiers gestes mais “les passions arrachèrent les premières voix“. Il continue en écrivant que “le génie des langues orientales, les plus anciennes qui nous soient connues dément absolument la marche didactique qu’on imagine dans leur composition. Ces langues n’ont rien de méthodique et de raisonné ; elles sont vives et figurées. On nous fait du langage des premiers hommes des langues de géomètres, et nous voyons que ce furent des langues de poètes” “D’abord on ne parla qu’en poésie ; on ne s’avisa de raisonner que longtemps après“.
Loin de développer la thèse de Bergson, nous trouvons au contraire l’idée chez Rousseau selon laquelle il n’y a pas d’opposition entre le langage et la vie car il n’est pas à l’origine abstraction, science. Pourquoi ? Parce que “on ne commença pas par raisonner mais par sentir“. Il permet donc d’exprimer cette immédiateté de la chose et du réel que Bergson croit impossible par les mots.
On peut d’ailleurs rapprocher l’analyse de Rousseau de celle du poète contemporain Francis Ponge qui veut retrouver dans le langage et dans les mots leur valeur expressive, dynamique, rythmique, passionnelle qui se trouve en-deçà du langage rationalisé, “civilisé”, abstrait, “desséché”, “prétentieux”, “plastronnant” : “Cependant, grâce à vous [les mots], réserves immobiles d’élans sentimentaux, réserves de passions communes sans doute à tous les civilisés de notre Age, je veux le croire, on peut me comprendre, je suis compris. Concentrez, détendez vos puissances,- et que l’éloquence à la lecture imprime autant de troubles et de désirs, de mouvements commençants, d’impulsions, que le microphone le plus sensible à l’oreille de l’écouteur. Un appareil mais profondément sensible.” (Ibid).
Selon Rousseau, les besoins ne peuvent pas être à l’origine du langage dans la mesure où selon lui, ces besoins dispersent les hommes ce qui permet de peupler l’ensemble de la terre. De plus, la satisfaction des besoins ne nécessite pas l’utilisation du langage: “Les fruits ne se dérobent point à nos mains, on peut s’en nourrir sans parler ; on poursuit en silence la proie dont on veut se repaître“. On est donc plus efficace sans parler qu’en utilisant le langage, ce qui prend le contre-pied de la conception pragmatiste du langage de Bergson. Mais le langage est nécessaire pour exprimer nos passions: “pour émouvoir un jeune cœur, pour repousser un agresseur injuste, la nature dicte des accents, des cris, des plaintes. Voilà les plus anciens mots inventés, et voilà pourquoi les premières langues furent chantantes et passionnées avant d’être simples et méthodiques” (p.95-96 édition Aubier). Nous avons chez Rousseau une généalogie du langage totalement inverse de celle de Bergson.
Il est vrai qu’il faut distinguer, ce que ne fait pas Bergson qui rapporte tout langage à la finalité de l’action, la parole parlée et la parole parlante selon les expressions de Merleau-Ponty, voulant entendre par là qu’il existe un usage familier du langage qui nous cache les choses et la pensée véritable. Mais il existe une possibilité pour l’homme de se dégager du voile que constitue le langage banalisé comme on le voit dans la poésie et dans la philosophie qui est toujours réflexion sur le langage et le sens des mots et de leur rapport aux choses.
L’erreur de Bergson est d’avoir voulu substituer au langage, la simple intuition qui est par-delà les mots. Or “seul Dieu, disait Leibniz, peut penser sans signes“. Et il est vrai que d’une certaine façon le projet de Bergson est bien de dépasser le langage quand il écrit que “De toute manière la philosophie, nous aura élevées au-dessus de la condition humaine” (P.M.).

Au-delà ou en-deçà du langage : l’intuition ; les choses sans le langage.

La critique du langage chez Bergson vient du fait qu’il est à la recherche de quelque chose de plus fondamental. Il voudrait retrouver par-delà ou mieux, en-deçà des mots, l’immédiateté, le contact direct avec le réel et les choses. Il est à la recherche d’un mode d’expression virginal des choses, des manières de voir, de sentir, d’entendre qui “n’embrasserait pas d’un seul coup la totalité des choses ; mais de chacune elle donnerait une explication qui s’y adapterait exactement, exclusivement“. Ce mode de compréhension rendrait compte de la singularité de la chose en opposition à l’intelligence généralisante et défigurante de la science et des concepts. Or on a vu dans ce texte, que la nécessité de l’efficacité de l’action obligeait à ne garder que des propriétés communes et un même concept à des choses différentes. Tenir compte de la singularité des choses et des situations ne permettrait pas à une société d’agir rapidement et efficacement : la force du langage, son abstraction, devient pour Bergson, sa faiblesse.
On notera que le point de départ du poète Francis Ponge est le même que celui de Bergson dans la mesure où il veut restituer la singularité de la chose et qu’il constate que le langage ne sert pas son projet. Cependant la réponse est différente dans la mesure où la solution du poète (de toute parole poétique) ne peut résider que dans les mots, qu’au cœur des mots. Alors que Bergson trouve une réponse au-delà ou par-delà les mots qui voilent et cachent le réel, dans ce qu’il nomme l’intuition. Il la définit comme “la vision directe de l’esprit par l’esprit. Plus rien d’interposé ; point de réfraction à travers le prisme dont une face est espace et dont l’autre est langage (p. 1273). On perçoit bien ici que le langage est par essence selon Bergson ce qui fausse, ce qui sépare l’esprit d’une saisie véritable du réel : “intuition signifie d’abord conscience, mais conscience immédiate, vision qui se distingue à peine de l’objet vu, connaissance qui est contact et même coïncidence“. L’intuition est ce qui permet de retrouver l’unité de l’homme et des choses que le développement concomitant de l’intelligence et du langage avait rompu. Le langage s’efface au profit de la pure intuition : les choses sans le langage. Certes, elle devra faire appel au langage et s’exprimer dans des idées même si elle dépasse ces idées mais “du moins s’adressera-t-elle de préférence aux idées les plus concrètes, qu’entoure encore une frange d’images. Comparaisons et métaphores suggéreront ici ce qu’on n’arrivera pas à exprimer“. Seul le recours à l’image peut permettre au langage d’exprimer l’essentiel du réel et notamment de l’esprit.

Conclusion : s’il est vrai que le langage a pu et a toujours une fonction d’utilité sociale en vue de l’action, on pourrait montrer que cette thèse est contestable aussi bien quand elle porte sur l’origine que lorsqu’elle réfléchit sur ses possibilités. Le langage ne peut se réduire à cette fonction utilitaire généralisante ; il est en mesure, c’est ce que montrent les écrivains et les poètes, de dire la singularité des choses et des êtres en dehors de toute volonté d’action et de transformation du monde voulues par la société.