Sidérés que nous sommes par les attentats de novembre 2015 à Paris, nous cherchons des mots pour qualifier ce que nous ressentons et vivons. Les mots de barbarie, de guerre sont souvent évoqués par les hommes politiques ou par les psychologues qui se préoccupent de la question des mots que l’on doit employer auprès des enfants pour dire ce qui a eu lieu. Faut-il, comme nous y invite l’essayiste Tzvetan Todorov, “se dépêcher d’abandonner les étiquettes aveuglantes dont continuent de se servir les dirigeants politiques qui, face à une agression, invoquent « l’ennemi barbare », « les actes monstrueux » ou « les personnages diaboliques »”?
Et, en présence de cette situation, il pourrait paraître dérisoire et même obscène de vouloir penser ce concept de guerre pour savoir s’il est adéquat pour qualifier l’état dans lequel nous sommes plongés. Et pourtant, ne pas le faire, ce serait donner raison à ceux qui, par la violence, tentent de remettre en question notre liberté de penser, le libre travail de la raison qui est le propre de la philosophie et l’une des conditions de possibilité de la démocratie. Penser, raisonner, c’est cela que la violence essaie d’annuler. Or si la démocratie a pour condition de possibilité que le peuple ait, en dernière instance, le pouvoir, on oublie trop souvent qu’il en existe une autre très importante, à savoir, que les citoyens et ceux qui les représentent, dans leur rapport au politique, se déterminent selon la raison et non pas selon leurs passions ou leurs intérêts particuliers. La démocratie est un idéal qui, par définition, ne sera jamais atteint mais on peut s’en éloigner ou s’en rapprocher selon le degré de raison que les hommes engagent dans la détermination de leur action et des lois qu’ils instaurent.

Le fait que des attentats aient été commis au sein d’un État démocratique constitue-t-il une condition suffisante pour que l’on puisse dire légitimement qu’il est en guerre avec ceux qui l’ont commis ? Dire que l’on est en guerre avec les groupes terroristes, n’est-ce pas leur donner un statut, par exemple celui d’être des soldats d’un État reconnu, qu’ils revendiquent mais qu’ils n’ont pas ? De plus, être en guerre engage pour ceux qui y sont impliqués un rapport à autrui, à la vie sociale, à la vie et à la mort profondément différents de l’existence habituelle. De plus, l’état de guerre permet de remettre en question des libertés fondamentales. Dans la mesure où la parole politique a pour spécificité d’avoir une fonction performative c’est-à-dire qui produit ou incite à certaines actions et comportements, il est essentiel que les mots employés soient conformes à ce qui est. Ne pas obéir à cette exigence éthique et philosophique, c’est renoncer à une dimension essentielle de l’homme que la violence veut abolir, à savoir, la raison.

Klee la peurPaul Klee : La peur.

 La guerre n’est pas l’abolition du droit et des normes.

 Quand nous pensons à la guerre, nous avons tendance à n’y voir qu’un déchaînement de violence n’obéissant à aucune règle ; ce serait le moment au cours duquel les hommes pourraient laisser libre cours, sans aucune limite, à leurs pulsions de haine et de mort. Pourtant, la guerre, considérée au sens strict, obéit à des règles, à des régulations, à des limites qui n’autorisent pas à traiter autrui comme une simple chose. Dans l’état civil, la violence de l’homme est régulée par la loi mais Kant (dans ce texte tombé au baccalauréat) fait remarquer que les États, quand ils veulent ou font la guerre, invoquent toujours le droit. Certes, il observe que parfois ce mot de droit, dans le but se se faire obéir par l’ennemi, ne sert qu’à chercher à masquer un pur rapport de force et de violence (voir le cynisme du loup dans la fable « le loup et l’agneau » pour justifier son acte et la déconstruction par Rousseau dans le ch. 3 du Contrat social «Du droit du plus fort » des arguments en faveur de ce droit de la force qui n’en est pas un) ; mais il n’en reste pas moins que les États, même les plus violents et ne cherchant qu’à imposer leur force à un autre État avec lequel ils n’ont pourtant pas de rapport politique (Kant parle alors de “libres relations des peuples entre eux”), invoquent toujours le droit quand ils font ou veulent faire la guerre : Hitler, pour envahir la Pologne, simule une attaque polonaise ; plus près de nous on pourrait songer aux raisons invoquées par Poutine pour annexer par la force la Crimée.

« Quand on songe à la méchanceté de la nature humaine, qui se montre à nu dans les libres relations des peuples entre eux (tandis que dans l’État civil elle est très voilée par l’intervention du gouvernement), il y a lieu de s’étonner que le mot droit n’ait pas encore été tout à fait banni de la politique de la guerre comme une expression pédantesque, et qu’il ne se soit pas trouvé d’État assez hardi pour professer ouvertement cette doctrine. […] Toutefois, cet hommage que chaque État rend à l’idée du droit (du moins en paroles) ne laisse pas de prouver qu’il y a dans l’homme une disposition morale, plus forte encore, quoiqu’elle sommeille pour un temps, à se rendre maître un jour du mauvais principe qui est en lui (et qu’il ne peut nier). Autrement les États qui veulent se faire la guerre ne prononceraient jamais le mot droit, à moins que ce ne fût par ironie, et dans le sens où l’entendait ce prince gaulois, en le définissant : l’avantage que la nature a donné au plus fort de se faire obéir par le plus faible”. KANT

 Il nous faut donc dégager l’essence de la guerre pour se demander ensuite s’il est légitime de dire que nous sommes aujourd’hui en guerre. L’enjeu est à la fois politique, moral et dans la mesure où il engage les valeurs essentielles constitutives des êtres humains, à la fois anthropologique et métaphysique.

(à suivre ici)