(Ce qui précède est ici) 

Discussion de la thèse de Bergson.

 

Conception existentielle et conception métaphysique du temps.

           Il est difficile de dire l’être du temps. Ainsi saint Augustin écrit dans ses Confessions : “Qu’est‑ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais. Si je veux l’expliquer à quelqu’un qui me le demande, je l’ignore.” Et lorsque des philosophes tentent d’expliciter leur conception du temps, ici du moment présent, nous constatons des oppositions radicales et contradictoires. Cela est-il dû uniquement à des considérations existentielles c’est-à-dire à leur façon différente de vivre le temps et d’en parler ? Dans ses remarquables études sur Le temps humain, Georges Poulet montre, en parcourant l’œuvre de très nombreux auteurs, que la conception bergsonienne du temps n’est pas universelle et qu’il existe bien d’autres façons de considérer le temps et de le vivre : Bergson n’atteint, ce qui constitue une faiblesse essentielle pour une thèse philosophique, qu’une conception particulière parmi d’autres du temps. Et ne faut-il pas, plus fondamentalement, chercher les raisons des ces positions contradictoires dans des principes métaphysiques différents qui sous-tendent les conceptions du temps ? C’est le point de départ de la critique systématique de la conception bergsonienne du temps qu’effectue Gaston Bachelard à partir de la lecture d’un livre de M. Roupnel : “L’idée métaphysique décisive du livre de M. Roupnel est celle-ci : Le temps n’a qu’une réalité resserrée sur l’instant et suspendue entre deux néants” (L’intuition de l’instant, p. 13).

L’opposition radicale entre la conception continuiste du temps chez Henri Bergson et la conception discontinuiste chez Gaston Bachelard.

          Quelle est donc l’ontologie qui est immanente à la pensée de Bergson dans ce texte concernant le temps? Elle consiste à définir le temps par sa continuité. Cer­tes, le temps se déploie et se différencie selon les trois dimensions du présent, du passé et de l’avenir mais la conception bergsonienne, au lieu de mettre l’accent sur la différenciation et la distinction, insiste sur la continuité dans la différence. De même, l’instant n’est plus défini chez lui comme une limite ponctuelle mais comme une surface embrassant et unifiant dans une même unité, présent, passé et avenir. Mais alors, si le temps est pure continuité, pure fluidité, n’y a‑t‑il pas le ris­que de nous perdre dans ce flux et en même temps de le perdre. Car nous ne pouvons percevoir quelque chose que sous fond d’hétérogénéité[1]. Ne risquons‑nous pas de tomber dans une extase permanente ou si l’on veut dans un éternel présent?

La durée et l’instant.

          C’est pourquoi, on pourrait, semble‑t‑il, inverser la thèse de Bergson pour affirmer que la seule réalité du temps n’est pas la durée mais l’instant. Au lieu de ne voir que l’être, la durée dans le temps, Bachelard affirme que “le temps n’a qu’une réalité, celle de l’instant. Autrement dit, le temps est une réalité resser­rée sur l’instant et suspendue entre deux néants” (L’intuition de l’instant, Biblio essais, p. 13). Si l’instant est placé entre deux néants, nous sommes en présence d’une conception du temps que l’on pourrait qualifier de discontinuiste. La durée n’est alors qu’une continuité imaginaire qui n’est construite que sur des intervalles de néants. “Rien ne nous autorise à affirmer la durée. Tout en nous en contredit le sens et en ruine la logique.” C’est ainsi que pour Bachelard, le temps est décrit et ressenti comme discontinu et l’instant n’est qu’un point ; ca­ractéristiques qui prennent le contre‑pied évident de l’analyse bergsonienne. Sur ce point, l’analyse de Bachelard peut se fonder sur la théorie métaphysique cartésienne de la création continue qui correspond  à une conception discontinue de la création et du temps. Si Dieu [que Bachelard, évidemment, n’invoque pas dans son analyse du temps] ne renouvelait pas et ne continuait pas la création d’instant en instant, le monde disparaîtrait. Chez Descartes comme chez Bachelard, le monde et le temps ne possèdent pas suffisamment de force pour se maintenir dans l’être ; le néant est là qui succède à chaque instant sans continuité. On sait que dans le mo­ment, certes provisoire du cogito, la vérité ou mieux, la certitude de ce dernier n’est valable que  dans l’instant où je le prononce. Rien ne m’assure que si je n’y pense plus, sa certitude se prolongera dans l’instant suivant. Et l’argument de Bachelard porte sur le fait que si l’on accepte la conception continuiste du temps de Bergson, on est dans l’incapacité de comprendre le commencement d’un acte. En effet, si passé, présent, avenir s’interpénètrent dans un flux homogène, il est impossible de comprendre la surgissement d’un instant créateur. Pour reprendre les concepts employés par Bachelard, on pourrait dire que Bergson nous parle de l’action qui nécessite pour être accomplie correctement que le présent contienne son passé et s’ouvre sans rupture sur l’avenir qui sera sa fin. Alors que Bachelard nous parle de ce qu’est un acte qui, à l’opposé de l’action, ne peut exister que par une coupure, une césure avec ce qui était et préparait un avenir virtuellement présent. Une action ne peut s’accomplir que si passé, présent et avenir se fondent dans un même tout ; poser un acte, c’est au contraire, rompre avec un passé qui déterminait le présent et affirmer un instant présent qui tranche radicalement avec ce qui était et ce à quoi on pouvait s’attendre. 

   De la métaphore de la mélodie chez Bergson à la métaphore de l’orchestre chez Bachelard

Pour justifier son point de vue, Bachelard fait appel à une image musicale comme le faisait Bergson avec la mélodie. Mais, cette fois‑ci, Bachelard insiste sur le fait qu’il est inexact de croire que, dans un orchestre, il y a toujours un instrument qui joue (durée, continuité de Bergson). En fait, la musique est fondée sur la cadence des instants : “ce n’est pas la croche [instant] qui est faite avec des morceaux de blanche [durée], mais bien la blanche qui répète la croche. C’est de cette répétition que naît l’impression de continuité” (p. 46). La conception bache­lardienne du temps retrouve celle de Proust qui concevait la vie comme une simple collection de moments. Par sa recherche du temps perdu, Proust aboutit à la saisie du bonheur et de moments retrouvés. Mais ces moments sont des vases clos fermés sur eux‑mêmes, présentant leur qualité propre et exclusive et ne communiquant pas avec les autres. Comme le montre Georges Poulet dans son analyse du temps chez Proust (Etudes sur le temps humain), la durée proustienne n’a rien de semblable à la du­rée bergsonienne. Chaque moment retrouvé est un atome de temps plein séparé par un temps vide des autres moments: “nous ne revivons pas nos années dans leur suite continue jour par jour, mais dans le souvenir figé dans la fraîcheur ou l’insolation d’une matinée ou d’un soir, recevant l’ombre de tel site isolé, enclos, immobile, arrêté et perdu, loin de tout le reste” (Le côté de Guermantes) ; ou encore “ce que nous croyons notre amour, notre jalousie, n’est pas une même passion continue, indi­visible [nous retrouvons ici les mêmes concepts que ceux utilisés par Bergson mais pour les rejeter]. Ils se composent d’une infinité d’amours, successifs, de jalou­sies différentes et qui sont éphémères, mais par leur multitude ininterrompue, don­nent l’impression de la continuité, l’illusion de l’unité“. Ici le temps n’est plus une “continuité mélodique” comme le dit Bergson, elle est au contraire une simple pluralité de moments isolés les uns des autres. Il serait donc inexact de penser que la mémoire nous restitue la vie dans sa continuité mais nous ne recueillons, selon Proust, qu’une “simple collection de moments“. Ainsi, Bachelard, prend le contre-pied parfait des affirmations de Bergson quant au temps : « Qu’on se rende donc compte que l’expérience immédiate du temps, ce n’est pas l’expérience si fugace, si difficile, si savante, de la durée, mais bien l’expérience nonchalante de l’instant, saisi toujours comme immobile. » 

 Au flux continu de la durée bergsonienne, s’oppose l’instant bachelardien immobile. La durée est « poussière d’instants, mieux, un groupe de points qu’un phénomène de perspective solidarise plus ou moins étroitement. »« Qu’on se rende donc compte que l’expérience immédiate du temps, ce n’est pas l’expérience si fugace, si difficile, si savante, de la durée, mais bien l’expérience nonchalante de l’instant, saisi toujours comme immobile. »  Bachelard

 Deux métaphysiques contradictoires …

 

           Que penser de ces deux thèses contradictoires concernant la continuité ou la discontinuité du temps. Il nous semble que, poussées à bout (mais ni Bergson ni Bachelard ne le font!), ces deux thèses aboutis­sent à des conclusions intenables: en effet, si le temps était totalement disconti­nu, pure succession d’instants non liés entre eux, nous n’aurions pas conscience d’u­ne unité du temps qui disparaîtrait en tant que tel ; c’est la faiblesse du phénomé­nisme qui aboutit à un mobilisme permanent dans lequel tout est différent à chaque instant donc rien n’est. Ceci fait penser à la conception de Héraclite affirmant qu’il n’y a pas d’être : le temps est donc semblable à un enfant qui joue aux dés ; à chaque instant il jette les dés et le résultat est imprévisible dans la mesure où il n’a aucun lien avec celui qui le précède. (Nous donnerons prochainement un développement sur le phénoménisme à partir du cas d’un malade vivant dans des présents discontinus, séparés les uns des autres)

          Mais inversement, si le temps n’était que continuité, flux uniforme dans le­quel le passé coulerait insensiblement dans le présent, nous perdrions également toute conscience du temps ; nous tomberions dans une extase permanente ou si l’on veut dans un éternel présent qui n’est plus du temps. Il faut donc qu’il y ait une certaine discontinuité ou hétérogénéité à l’intérieur du temps pour que nous en gardions conscience. Les deux thèses opposées et poussées à bout, aboutissent à une négation du temps : dans la pre­mière, il n’y a pas d’être, donc pas de temps (Héraclite) ; dans la seconde il n’y a que de l’être (Parménide), donc pas de temps non plus car nous sommes dans l’éterni­té.

Mais le paradoxe suprême concernant ces deux conceptions du temps, ne consiste-t-il pas dans le fait que l’instant bachelardien, vécu dans son intensité extrême, comme la durée bergsonienne saisie adéquatement et absolument, nous plongent par, des voies contradictoires, dans l’éternité

 
  “Nous ne revivons pas nos années dans leur suite continue jour par jour, mais dans le souvenir figé dans la fraîcheur ou l’insolation d’une matinée ou d’un soir ….” Proust
 

 



[1] Cela est vrai dans la perception visuelle. Nous ne pouvons saisir des formes que s’il y a dans le champ visuel des contrastes, des oppositions. Un champ homogène, comme celui donné par une lumière très forte, a pour effet de dissoudre les formes.