Peut-on agir moralement sans s’intéresser à la politique ?

Le danger est de ne voir un sujet de philosophie qu’à travers l’actualité. Contrairement à ce que racontent certains “professeurs” qui parlent dans les médias, les sujets donnés au bac et ce que les correcteurs attendent des candidats n’a rien à voir avec l’actualité car elle est pour la quasi-totalité des élèves une source de banalités, d’affirmations simplistes qui empêchent de réfléchir vraiment sur l’intitulé. Rares sont les élèves (et c’est normal) capables de se servir de façon philosophique de l’actualité et les professeurs qui posent les sujets le savent et se moquent de l’actualité comme de leur première chemise. Et le sujet dont on parle ici est un bon exemple de la méfiance qu’il faut avoir envers tout ce qui concerne l’actualité.

Bien entendu, le piège pour certains qui ne voient que l’actualité consistera à lire le sujet à l’envers ! On ne demande pas si on peut faire de la politique sans faire de la morale (alors, l’affaire Cahuzac, contrairement à ce qu’on lit dans certains journaux n’a rien à voir avec la question posée!). On demande si l’on doit établir un lien intrinsèque entre la morale et la politique ou, de façon plus rigoureuse, si, pour qu’il y ait une action que l’on puisse qualifier de morale, elle regarde ou s’implique (inter-esse = être dedans)dans la vie commune des hommes ? Si l’intitulé précise que pour la morale, il s’agit ici d’action, on demande d’examiner le lien aléatoire ou essentiel (c’est toute la question) entre l’action morale et l’action politique. Dans les deux cas nous sommes dans le domaine de la pratique. Mais attention au contre-sens que l’on trouve dans des corrigés écrits par des idéologues des médias qui se proclament philosophes et qui ne prennent pas le temps de LIRE l’intitulé : il ne s’agit pas de savoir si la politique doit faire appel à la morale (c’est un parfait contre-sens) mais si l’une des conditions de possibilité d’une action que l’on qualifierait de morale est de se tourner vers ou de s’impliquer dans la politique. Cela revient à se demander si le rapport à l’autre pris au sens large, est essentiel pour que l’on puisse qualifier mon action de morale. Cela a-t-il un sens de dire que je puis agir moralement sans que le devoir que j’accomplis se rapporte à autrui?

Il faut bien réfléchir sur les conditions de possibilité de la morale et de la politique pour savoir si le lien est essentiel ou non :

pour qu’il y ait morale, il faut :
– action, la seule pensée ne suffit pas (on peut être professeur de morale sans pour autant être une personne morale)
– un jugement qui permet d’évaluer son action
– des valeurs qui portent sur ce qui est bien ou mal
– une liberté dans le choix des valeurs que je pose comme morales [D’où se posera la question de la liberté dans le rapport à autrui, à la société, à l’Etat. Le fait se s’intéresser, de s’impliquer dansla vie sociale ne remet-il pas en question la liberté dont je dispose : la question prend alors un fondement anthropologique. La réponse dépendra à la fois de la conception que je me fais de la liberté et de l’essence de l’homme.]

pour qu’il y ait politique, il faut :
– action ; la politique concerne l’organisation de la vie des hommes
– une communauté de personnes (on voit ici déjà surgir un problème : l’action morale concerne la personne alors que l’action politique n’a de sens que si elle concerne une collectivité, un ensemble d’hommes? Ne peut-on pas agir moralement sans se soucier de l’action commune, collective?)
– un ensemble d’institutions qui organisent la vie en commun
– un ensemble de valeurs communes qui portent sur le bon ou le mauvais : ce que l’on nomme l’éthique. A ne pas confondre avec le bien et le mal de la morale. (On trouve ici une piste possible : si la morale n’a pas les mêmes valeurs que la politique, on pourrait en déduire que l’une peut exister indépendamment de l’autre. Mais peut-on séparer l’éthique de la morale et inversement ?

Bien entendu, on peut jouer sur les différents sens du mot politique :

– premier sens : politique est ce qui concerne la vie commune, la vie en cité (polis en grec), en société : la question devient ici : peut-on penser une action morale qui ne se rapporterait pas à la vie commune ? C’est l’antagonisme entre le particulier et le général, l’individualité et le collectif. L’action morale peut-elle relever du simple individu ? Si je ne tiens pas compte d’autrui, la morale, les devoirs ne disparaissent-ils pas ? Pour Kant la réponse est négative mais on peut se demander si, seul, la notion de devoir garde son sens.
– deuxième sens plus étroit : est politique tout ce qui se rapporte à l’État, à ses institutions, à ses valeurs : l’action morale doit-elle être liée aux questions de pouvoir, d’organisation effective de la société ? La question ici a d’autres conséquences: faut-il investir la sphère de l’État au nom de valeurs morales ? Si je ne puis agir moralement sans intervenir dans la sphère politique, puis-je dissocier la politique de la morale, de ma morale ? Ne suis-je pas alors à même d’imposer aux autres ce que j’estime être de l’ordre du bien ?
Toute la réflexion sur ce sujet repose sur les fondements que l’on se donne de la morale ainsi que de l’homme (anthropologie) : si l’on estime que l’homme est par essence un être social, qui ne peut pas vivre en dehors des rapports à autrui, alors il est impossible de penser une action morale qui n’aurait aucun rapport à autrui et à la collectivité dont on fait partie.

L’enjeu : pour une fois, on peut voir une conséquence importante et actuelle : pour certains (pas pour tous), notamment catholiques et musulmans, l’action morale n’a de sens que si elle s’impose à l’ensemble de la collectivité, donc à la politique. Par conséquent, pour ne donner qu’un seul exemple, le mariage des homosexuels (décision politique de nature éthique) doit être combattue au nom de valeurs morales venant d’une institution ou directement de Dieu. On voit donc le nouveau Pape exhorter les hommes politiques catholiques qui voudraient agir moralement (selon leurs propres valeurs) à s’intéresser aux lois politiques existantes pour les abolir si elles ne leur conviennent pas.