La notion de langage n’est pas présente dans toutes les séries du baccalauréat mais ce sujet permet en fait de penser la notion de sujet, de conscience, de raison, de réel, d’autrui, d’art. On n’oubliera pas que Logos qui a donné langage signifie aussi raison (voir ici le concept de raison)

Notions du programme concernées : le langage, la conscience, l’inconscient, autrui, le désir, le sujet, l’art, la raison et le réel.

Parmi les repères : on pourrait faire appel à la distinction entre cause et fin ou, de façon plus exacte entre raison-principe/fin, ainsi qu’aux rapports entre Universel/général/particulier/singulier : le langage est présent universellement chez les hommes mais il se particularise dans des langues différentes, singulières (le français, l’anglais …). Et alors que la langue est définie par Ferdinand de Saussure comme le “produit social de la faculté du langage et un ensemble de conventions nécessaires, adoptées par le corps social pour permettre l’exercice de cette faculté chez les individus”, la parole est l’utilisation individuelle du trésor sémiologique (des signes) commun que constitue la langue. Donc la parole est l’usage singulier effectuée par un être particulier d’une langue particulière qui fait partie d’une faculté universellement développée chez les hommes.

 Mais, comme toujours, on ne peut répondre à une question en philosophie que si on ne fait pas l’effort de tenter de savoir de quoi l’on parle, sans quoi il y a fort à parier que notre parole soit … sans objet, si ce n’est sous la forme de ce que le correcteur nomme OVNI et qu’il apprécie fort peu ! Et il ne faut rien négliger dans un intitulé, par exemple, ici que l’on emploie l’article indéfini (une) et non pas l’article défini (la), pour l’appliquer au concept de parole. Peut-on en déduire que la parole aurait toujours, par essence, un objet alors qu’il serait possible qu’une parole particulière, ou un type de parole, échappe à cette essence ? Que faudrait-il alors pour que cette propriété d’avoir toujours un objet disparaisse ? Une parole dont tout objet serait devenu étranger (alienus = étranger) ne serait-elle pas le produit et la conséquence d’une aliénation ?

Que faut-il pour qu’il y ait parole ?

Que faut-il entendre par parole et dans la mesure où la parole est une modalité du langage, que faut-il entendre par langage? On peut répondre par une définition habituelle qui pourrait être la suivante : il s’agit d’un système de signes qui permet l’expression et la communication. Mais comme la plupart de définitions, nous n’avons à faire qu’à des mots vagues et non spécifiques : il existe des systèmes de signes d’expression et de communication qui ne sont pas du langage ! De plus, jeter de telles « définitions » ne permet en rien de réfléchir et de pouvoir problématiser un intitulé. C’est pourquoi la question adéquate est la suivante : quelles sont les conditions nécessaires et suffisantes pour qu’il y ait langage au sens fort du terme (donc pas seulement communication) ?

Pour qu’il y ait parole, il faut qu’il y ait :

– un sujet conscient d’utiliser le langage de façon singulière : une machine qui est programmée pour émettre des mots ne parle pas au sens fort du terme ; elle est capable de produire des mots, même si, par l’intelligence de la programmation, elle peut émettre des mots de mieux en mieux adaptés à la situation. La parole ne se limite pas à la simple profération de mots (voir ici l’explication du texte fondamental de Descartes qui montre pourquoi les animaux ne disposent pas de la faculté de langage : seul l’homme pense; ce qui le prouve est l’existence de la parole indépendante des passions (ce qui exclut les conditionnements) et dite à propos (ce qui inclut la compréhension de ce qui est dit et non pas la simple émission de paroles par les perroquets) ainsi que l’usage de signes substitutifs à la parole dans le cas des muets. L’animal ne parle pas car il ne pense pas et la preuve en est donnée par le fait qu’il agit par instincts, mécaniquement. Et même les robots capables de dialoguer avec souplesse à ce qu’on leur dit ne comprennent pas ce qu’ils disent ).
– disposant d’un système de communication par des signes arbitraires doublement articulé (divisé) en unités sémantiques (les monèmes) elles-mêmes divisibles en unités distinctives et successives, les phonèmes, en nombre déterminé dans chaque langue, dont la nature et les rapports mutuels diffèrent aussi d’une langue à une autre.

Que faut-il pour qu’il y ait objet ?

L’ob-jet, c’est ce qui est posé (jeté) devant. Pour qu’il y ait ob-jet, il faut donc qu’il y ait une distance, une séparation entre deux éléments, entre deux êtres. Mais que faut-il pour qu’il y ait une séparation effective, une ob-jectivation possible ? Une conscience c’est-à-dire ce qui permet de se séparer de, de s’éloigner de, de se mettre à distance de ce qui est. Et c’est cette faculté de séparation, de distanciation de la conscience qui permet d’accéder au domaine de ce que l’on nomme le symbolique dont le langage est l’une des manifestations majeures.

Problématisation à partir des conditions de possibilité données.

Quels sont les éléments que l’on peut qualifier d’ob-jet dans la parole ?

– l’objet peut être la chose dont je parle, ce que l’on nomme le référent (cette table, cet animal etc.) : une parole, contrairement à ce que nous pensons sans réfléchir peut être émise sans viser aucun objet perçu dans la réalité.
l’objet peut être le sujet dont je parle que l’on nomme le signifié : la question deviendrait alors : une parole qui émet des signifiants au sens fort du terme peut-elle ne viser aucune signification ? Ne serait-ce pas une parole absurde, dénuée de sens et de raison (Logos) ? En ce cas ne peut-on pas dire que et la parole et tout ob-jet disparaissent ?
– l’objet peut être le sujet c’est-à-dire la personne réelle ou virtuelle à laquelle ma parole est destinée. La question deviendrait : une parole qui ne viserait pas l’autre comme objet de son énonciation peut-elle être considérée comme une parole ? La perte d’un rapport à l’autre dans la parole ne détruit-elle pas l’idée même de parole ? (Prendrions-nous la peine de dicter un message sur un répondeur si nous savions que notre discours ne sera jamais écouté par celui qui n’est pas présent actuellement mais virtuellement ? Dans ce que l’on nomme le solipsisme de Descartes, conséquence de son doute systématique et universel, on oublie de voir que Descartes n’est pas seul : dans l’isolement (et non la solitude) et le doute portant sur l’existence de tout ce qui est, le seul fait d’écrire pose l’existence d’autrui comme ob-jet de l’écriture). Une parole émise en ayant perdu dans sa profération, le sens d’autrui, est signe de la folie comme on le voit dans certaines « paroles » émises dans le cas de schizophrénies graves.
– l’objet peut être le discours lui-même pris comme but de la parole. Dans ce cas, la parole ne vise pas un référent, un signifié, autrui, mais elle-même ; elle se prend elle-même comme objet : c’est la fonction métalinguistique comme lorsque nous demandons : « qu’est-ce à dire ? ». Mais cela peut être aussi une autre fonction, celle que l’on nomme la fonction poétique ou esthétique.

On voit donc que ce sujet ouvre de nombreuses pistes possibles et il n’est pas nécessaire de le suivre toutes mais nous savons déjà que si on analyse vraiment le sens du concept d’objet, une parole qui perdrait un objet dans un des sens que nous avons donnés, serait une absurdité, des sons sans raison, sans Logos. Perdre tout objet c’est perdre la parole ; c’est être dans l’absurde, le sans raison.