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Doit-on attendre de la technique qu’elle mette fin au travail ? (Pondichéry, 2018)

L’essentiel :

  •   On se sert de ce sujet pour essayer de montrer à l’élève la différence entre une réflexion qui ne relève que des sciences humaines (économie, sociologie, psychologie, ethnologie, histoire etc.) et une réflexion qui est de nature proprement philosophique : cette dernière est la seule exigée dans une dissertation philosophique.
  • Les sciences humaines réfléchissent sur ce qui est ; la philosophie sur ce qui devrait être. C’est une opposition entre ce qui est en fait  (ce qui relève ici des sciences humaines) et ce qui est en droit, en principe (ce qui relève de la réflexion de nature philosophique). [l’opposition entre le fait et le droit fait partie des « repères » officiels du programme]
  • Pour faire un devoir de philosophie qui répond aux exigences que l’on vient de dire, il faut énoncer l’essence de la la technique et l’essence du travail pour mettre en place une comparaison entre les deux essences. Y a-t-il dans l’essence de la technique des conditions qui pourraient faire que celles-ci fassent disparaître l’essence du travail ? Nous montrons, qu’en principe, la technique peut remplir deux conditions qui font partie de l’essence du travail, à savoir, la production et la raison. Mais elle échoue, par nature, à remplir la troisième condition de possibilité du travail, à savoir, la contrainte externe qui est de nature politique au sens large et non pas technique.
  • Répondre à cette seule et unique question fondamentale ne nous interdit pas d’utiliser les connaissances que nous donnent les sciences humaines mais sans oublier que ce qu’elles nous disent qui est ou pourrait être, ne nous donne jamais la raison philosophique qui consiste à questionner et à juger ce qui est, au nom de ce qui devrait être.

 

Attention : « piège à cons …. » (humour à valeur pédagogique à ne pas prendre pour une insulte)

Ce que n’est pas le sujet …. La philosophie n’est ni de l’économie ni de la sociologie ni de l’histoire … bref n’est pas une science humaine.

           Ce sujet fournit un excellent exemple pour comprendre en quoi consiste une réflexion de nature philosophique ou plutôt en quoi elle ne consiste pas ! On demande aux correcteurs du bac de ne pas mettre dans la copie la remarque suivante : « ce n’est pas de la philosophie » car cette annotation n’est pas comprise par celui qui, contestant la notation, pourrait la découvrir, inscrite dans la marge ! Et ce sujet semble être ainsi formulé dans le but de mieux faire comprendre cette expression interdite … et malheur à ceux qui, à Pondichéry, ne l’avaient pas encore comprise !

Il est vrai qu’il semble, pour des élèves de la série ES, que la même question pourrait être posée en cours et devoir d’économie. Or, ici, on est en présence d’un problème de nature philosophique et non pas économique : dans cette dernière matière on se demande actuellement si les robots animés par l’intelligence artificielle, une des expressions contemporaines de la technique, vont mettre fin à l’emploi et au travail. Au passage, on notera qu’il y a autant de réponses différentes que d’économistes !

La philosophie n’est pas une science qui doit nous dire ce qu’il en est dans les faits, ce qui ne signifie pas qu’elle doive ignorer les faits, ce qui est : elle doit les penser. Or si on lit attentivement l’intitulé, on voit qu’on ne peut pas tomber dans l’erreur qui consisterait à faire un devoir d’économie et non pas de philosophie. L’économiste et le sociologue peuvent légitimement se poser la question suivante: «La technique met-elle ou mettra-t-elle fin au travail ? » mais ce n’est pas une question de nature philosophique et, précisément, ce n’est pas ce qui est demandé dans l’intitulé. Car la phrase que nous venons de citer est précédée par « Doit-on attendre ? ». Là encore cette expression peut être prise dans un sens faible qui laisserait entendre que l’on demande à un élève en classe économique de faire une prévision d’économiste et de sociologue, qui serait en fait une prédiction puisque nous n’avons pas de données objectives et fiables, sur l’avenir réel du travail par le développement de la technique. Nous retomberions dans l’erreur que nous avons déjà dénoncée …

Il s’agit en réalité de s’interroger sur la finalité de la technique mais en lien avec le travail : doit-on lui prêter ce but qui serait de mettre fin au travail ? Mais nous entendons certains qui nous disent que cette question pourrait être posée, et même est posée, par les économistes, les sociologues, les historiens … Et certains mauvais esprits érudits pourraient même citer la phrase d’un philosophe (!), successeur de Platon, Aristote, qui déclare : « Le jour où les navettes [instruments de tissage] voleront toutes seules et que les plectres [baguettes servant à gratter les cordes de la lyre] joueront d’eux-mêmes, il n’y aura plus besoin d’esclaves». Nous leur répondons que, pour la réflexion philosophique qui est demandée et exigée, que la technique mette fin ou non au travail, qu’elle le fasse ou pas, n’annulerait en rien l’interrogation qui est posée ici. On demande si, en droit, en principe (ce qui est une question de nature philosophique) il est dans l’essence de la technique d’avoir le pouvoir d’abolir l’essence du travail. En d’autres termes existe-t-il un lien intrinsèque (essentiel) entre l’essence de la technique et l’essence du travail qui pourrait faire en sorte que la première puisse faire disparaître la seconde. Et c’est uniquement de la réponse à cette question que pourra naître une réponse adaptée à l’interrogation philosophique.

Donner d’abord l’essence du travail et de la technique.

Quelles sont donc les conditions de possibilité de travail ? ou quelle est l’essence du travail?

(voir ici, sur un autre sujet, un développement sur la notion de travail)

– a) La condition majeure pour qu’il y ait travail, est la présence d‘une production qui peut être de nature matérielle et/ou intellectuelle.

– b) Mais toute production n’est pas du travail au sens fort du terme. D’ailleurs, on peut se demander, à la suite d’Aristote et de Marx, si l’abeille qui construit des alvéoles à la façon d’un architecte ou l’araignée qui tisse une toile à la manière d’un tisserand, travaille. La réponse est négative car l’activité de travail exige que la production soit pensée, réfléchie. En d’autres termes, avant de produire un objet quelconque, le travailleur doit avoir dans son esprit la forme qu’il veut imposer à la matière, ce qui suppose une pensée, une conscience, une raison.

– c) Avons-nous pour autant trouvé l’essence du travail, ce qui fait que nous avons affaire à du travail et non pas à un loisir ? Pas encore, car dans le loisir, nous pouvons avoir une production réfléchie alors que nous ne parlerons pas évidemment d’activité de travail. Il faut donc faire apparaître une troisième condition de possibilité du travail, à savoir, une contrainte. Il n’y a de travail que si l’activité productrice possède, à des degrés divers, une part de contrainte, mais il s’agit d’une contrainte externe à l’acte même de production : le patron, à son compte, doit se soumettre à la contrainte de son client, l’ouvrier aux exigences de son employeur. Inversement si celle-ci disparaît, le travail disparaît également au profit de ce que l’on peut nommer activité libre ou loisir.

On voit donc que pour qu’il y ait travail au sens fort du terme, il faut qu’apparaissent nécessairement les trois conditions de possibilité : production obéissant à des règles contraignantes précises, pensée, contrainte externe.

Quelles sont donc les conditions de possibilité de la technique ? ou quelle est l’essence de la technique ?

(Voir ici une analyse plus complète du concept de technique)

Dans la mesure où, dans ce sujet, on oppose la technique et le travail qui est une activité propre à l’homme, il nous faut dégager l’essence de la technique telle que l’homme (et non pas les animaux) l’instaure et la pratique,

Voici une définition traditionnelle de la technique : “la technique est la mise en œuvre de moyens orientés intentionnellement et méthodiquement en fonction d’expériences, de réflexions et parfois même de considérations scientifiques“. Cette définition a pour intérêt de faire apparaître les éléments constitutifs de la technique, à savoir :

  • le rapport moyen-fin qui manifeste que la technique est une pensée du “si … alors”;
  • une pensée en acte qui n’agit pas par la méthode irréfléchie et qui ne procède pas par hasard, d’essais et d’erreurs ;
  • la rationalité de l’action technique qui obéit à des règles, des méthodes explicites qui la rendent facilement transmissibles (ce qui fait que l’art n’est pas réductible à la technique car le génie créateur ne se transmet pas et qu’il ne faut pas confondre technique et magie); l’intrication possible et aujourd’hui réalisée de la technique et de la science.

Problématisation et plan du devoir.

La question désormais consistera à confronter nos deux essences pour voir si l’essence de la technique est en mesure de remplir et de se substituer à l’essence du travail. Pour cela il est indispensable que des éléments qui constituent l’essence de la technique soient semblables à l’essence du travail. Et pour nourrir notre réflexion, c’est ici que nous pourrons utiliser ce que les différentes sciences humaines nous apportent sans oublier qu’elles ne peuvent jamais nous dire ce qui doit être.

1° Pour qu’il y ait travail, il faut qu’il y ait la présence d‘une production qui peut être de nature matérielle et/ou intellectuelle.

Au cours de son devoir et dans des parties différentes, on pourra montrer soit que la technique qui se caractérise aussi par la possibilité de mettre en place une production qui peut être matérielle et/ou intellectuelle n’est pas toujours en mesure de se substituer totalement à ce que le travail peut faire. Mettre au point un robot, créer un algorithme qui pourra le faire fonctionner au mieux, nécessitent le travail d’ingénieurs, de mécaniciens etc. A cela on pourra répondre que cette incapacité de la technique n’est que temporaire. 

2° L’activité de travail exige que la production soit pensée, réfléchie. En d’autres termes, avant de produire un objet quelconque, le travailleur doit avoir dans son esprit la forme qu’il veut imposer à la matière, ce qui suppose une pensée, une conscience, une raison.

Sur cette deuxième condition de possibilité du travail, on peut, comme dans ce qui précède, présenter des arguments qui montrerait que la technique ne peut pas, en tant que telle, manifester une véritable pensée mais on pourrait inversement montrer que la technique en incorporant de plus en plus de mathématiques, de sciences, de capacités d’auto-apprentissage peut produire des performances identiques à celles que produirait une raison humaine.

Nous pourrions donc conclure, à partir de ces deux premières parites, que la technique est en mesure de remplir deux conditions de possibilité du travail, à savoir, produire de façon réfléchie, rationnelle. Rien n’interdirait donc philosophiquement d’assigner à la technique le but de mettre fin à l’activité travail (même si, dans les faits, elle ne parvenait pas à le faire!). Cependant, il existe une troisième condition de possibilité qui constitue l’essence du travail, à savoir, la contrainte externe. La question est alors de savoir si la technique peut remplir cette troisième condition constitutive de ce que l’on nomme travail.

3° Mais ce qui fait que l’on ne doit pas attendre de la technique qu’elle mette fin au travail, c’est d’abord le fait que l’on ne doit pas confondre travail et emploi. Il est certain que le développement de la technique et ses progrès modifient et modifieront la quasi-totalité des emplois. Il est également certain qu’elle mettra fin à un très grand nombre d’emplois actuels. Pour en donner un exemple superficiel mais significatif, citons ce que vient d’accomplir Google au début du mois de mai 2018 : « Bonjour, je vous appelle pour réserver un rendez-vous pour une cliente. » Durant une poignée de minutes, l’assistant vocal de Google a conversé, comme si de rien n’était, avec une interlocutrice au téléphone pour prendre rendez-vous dans un salon de coiffure. La femme à l’autre bout du fil ne s’est aperçue de rien. Et pour cause ! Le robot de Google, parfaitement à l’aise durant la conversation, est allé jusqu’à mimer des tics de langage bien humains (« hmm », « euh »). Voici des emplois que la technique contemporaine va faire disparaître et nous ne saurons plus distinguer un robot d’un interlocuteur humain …

Mais cela ne signifie pas et n’implique pas que le travail disparaîtra. Car, dans l’essence du travail, il demeure une condition de possibilité qui ne peut pas être atteinte par la technique car elle est d’une tout autre nature : c’est la contrainte externe présente dans tout travail. Que se passe-t-il si, pour une activité donnée, cette contrainte externe disparaît ? On ne parle plus alors de travail mais d’activité libre ou de loisir. Soit une personne qui, dans ses loisirs, construit par elle-même et pour elle-même sa maison en bois et ses meubles : elle a une activité libre qui nécessite, pour être accomplie, des techniques : son activité librement pratiquée obéit à des contraintes internes qu’elle doit appliquer sous peine de ne pas parvenir aux fins qu’elle se donne. Mais supposons qu’en dehors de ses loisirs, elle soit le patron d’une menuiserie ou simple ouvrier menuisier : on dira, alors qu’elle effectue strictement la même activité que durant ses week-ends, qu’elle travaille, car aux contraintes internes de toute activité technique (agencement contraignant des moyens et des fins) s’ajoute la contrainte externe du client ou de l’employeur. Or cette contrainte externe, constitutive de toute activité qualifiée de travail, ne peut pas être annulée par la technique car elle n’est pas de nature technique mais économique et politique. C’est par une décision politique (par exemple une plus grande efficacité obtenue par la division des tâches, soumission aux plus puissants etc.) que les hommes décident que certains doivent être contraints dans ce que l’on nomme travail de rendre des comptes à d’autres qu’eux-mêmes de leur activité. D’ailleurs on remarquera que ceux qui forment le projet d’un revenu universel ne le font pas au nom d’un progrès technique qui rendrait la durée de l’activité contrainte (le travail) moins élevée, mais au nom d’un projet politique qui relève d’une autre façon de concevoir le rapport des hommes au sein d’une société donnée.

Par conséquent si abolir le travail (et non pas l’activité) ne peut pas relever entièrement de la technique mais, pour une part essentielle, d’une décision politique au sens large du terme, il est absurde (nous forçons volontairement le trait) de demander si la technique pourrait mettre fin au travail !