III) Indistinction d’essence du naturel et de l’artificiel.

Nous venons de montrer que loin de constituer deux natures différentes et déparées, naturel et artificiel se rencontraient et s’harmonisaient au sein, finalement, d’une production qui ne pouvait que suivre les lois de la nature. En effet, on ne voit pas comment, même la production la plus artificielle, pourrait échapper aux lois de la nature. Mais faut-il encore penser ces relations à partir de la pensée grecque? Ne s’est-il pas produit, dans l’évolution des techniques un changement radical, une mutation telle qu’elle nous obligerait à penser une indistinction du naturel et de l’artificiel? Auparavant, nous maintenions un dualisme (produit de la nature et produit de la technè au sein d’une unité naturelle retrouvée), mais ne sommes-nous pas aujourd’hui plongés dans un monisme radical? Si nous répondons positivement à cette question, la façon traditionnelle de poser les rapports entre vivant et machine, entre matière et vie qui va d’Aristote à Canguilhem en passant par Kant, se révèlerait dépassée et insatisfaisante.

Identié d’échelle entre les corps naturels et les corps artificiels.

Chez Descartes, pour des raisons méthodologiques, il était plus facile de partir de la connaissance des corps artificiels (faits à l’échelle des doigts de l’homme) que des corps naturels aux constituants invisibles. L’identité de nature des corps naturels et artificiels laissait subsister une différence dans la perception réelle, empirique de ces corps. Les productions techniques et les productions naturelles se distinguent uniquement par un problème d’échelle : les artisans sont limités par la grosseur de leurs mains et de leurs outils, alors que la nature peut produire des corps que l’on ne peut pas percevoir. [« Car je ne reconnais aucune différence entre les machi-nes que font les artisans et les divers corps que la nature seule compose, sinon que les effets des machines ne dépendent que de l’agencement de certains tuyaux ou ressorts, ou autres instruments, qui, devant avoir quelque proportion avec les mains de ceux qui les font, sont toujours si grands que leurs figures et mouvements se peuvent voir, au lieu que les tuyaux ou ressorts qui causent les effets des corps naturels sont ordinairement trop petits pour être aperçus de nos sens. » Principes de la philosophie, IV, & 203.]
Or cette différence de fait, tend de plus en plus à être imperceptible. Depuis quelques années, on a développé grâce aux microscopes électroniques à effet tunnel, ce que l’on nomme des nanotechnologies qui travaillent au niveau des atomes c’est-à-dire du milliardième de mètre. Ainsi dès 1990, des chercheurs sont parvenus à écrire le mot IBM à l’aide de 35 atomes de xénon. De même, on a pu fabriquer des moteurs électriques dont les dimensions sont inférieures au millimètre et certains songent à utiliser ces moteurs comme robots capables d’aller curer les vaisseaux sanguins. Comment ne pas penser alors, non plus des machines artificielles qui ne seraient que des modèles réduits de machines visibles mais des prothèses qui feraient littéralement corps avec l’organisme. L’évolution des techniques rend donc la distinction cartésienne qui portait sur l’échelle des corps, dépassée ; elle ne se justifie plus. A l’identité de nature entre le naturel et l’artificiel vient s’ajouter une identité d’échelle qui les confond totalement.

Ne plus penser la technique en termes d’extériorité.

De plus, on pouvait penser l’artificiel, la production de la technè comme prolongement d’une différenciation vitale à l’exté-rieur du vivant. Telle est la thèse de Leroi-Gourhan mais qui est l’une des constantes occidentales dans la façon de penser la technè depuis les Grecs. Par exemple, ce qui caractérise cette dernière chez Platon quand il parle de l’invention de la technique de l’écriture dans le mythe de Theuth, est de mettre à l’extérieur de l’homme ce qui était auparavant en lui; la technè est mise à l’extérieur de ce qui était auparavant l’intériorité même de l’homme, ici, la capacité de se ressouvenir placée dans l’écriture. De même, l’ordinateur calcule à l’extérieur de l’homme ce qui était auparavant calcul mental. Les fécondations in vitro effectuent à l’extérieur de l’homme, dans le laboratoire, ce qui est naturellement intime. Et cette extériorité propre à la technique et aux machines était conçue comme une perte, comme une aliénation
Or, ce qui est alors radicalement nouveau selon Bernard Stiegler, est que « la technique soit en voie d’être intériorisée par le vivant lui-même » (L’empire des techniques, p. 185). Ainsi, une prothèse traditionnelle qualifiée d’artificielle se caractérisait par son extériorité essentielle entre elle et l’organe ou le corps qui la recevait: un oeil artificiel ou une jambe artificielle. Alors qu’une greffe de gène ou la simple absorption d’une hormone de croissance ne peuvent plus avoir le même statut d’être que l’artificiel traditionnel.
Il n’y a plus possibilité de poser des oppositions dont nous sommes partis entre un intérieur et un extérieur, le naturel et l’artificiel, un avant (la nature) et un après (la technique), le vivant et la machine, une matière et une forme premières données (le naturel) et une matière et une forme secondes (l’artificiel).

Conclusion : perte de l’essence de la vie.

Cette réflexion sur le naturel et l’artificiel nous a fait partir d’un point de vue oppositif dans lequel on pouvait distinguer des essences, des natures clairement séparées sans possibilité de confusion. L’artificiel prolongeait pour certains les fonctions naturelles mais de façon inférieure qui sentait l’artifice et qui le rendait distinct de son modèle. Avec la cybernétique une nouvelle étape est franchie que J. Hyppolite décrit ainsi : avec l’extension de la cybernétique « la notion de machine et celle d’organisme apparaissent comme des espèces d’un même genre » (« La machine et la pensée », in Figures de la pensée philosophique, T. 2, p. 901). Nous sommes à ce stade dans une même espèce mais une distinction de genre se maintient permettant de séparer encore le naturel et l’artificiel.
Aujourd’hui, les nouvelles technologies notamment dans le domaine de la biologie moléculaire remettent en question l’idée même de genre et d’espèce de telle sorte que tout étant manipulable, transformable, la notion d’être et d’essence deviennent problématiques. C’est ce qui fait dire à B. Stiegler que le mélange croissant de naturel et d’artificiel « fait exploser l’ontologie même du vivant […] On ne peut plus dire ce qu’est l’essence de la vie ou l’essence de l’homme, étant donné que l’on peut imaginer aujourd’hui une transformation de l’homme dans ses caractères biologiques » (L’empire des techniques , p. 190 et 191) et on pourrait ajouter de tout être, de tout étant.

PS : ici, nous n’avons parlé que du vivant. On ne tombera pas dans les confusions courantes faites par les élèves et même par certains professeurs de philosophie : le vivant, ce n’est pas l’homme mais les bactéries, les végétaux et les animaux et l’homme mais seulement considéré comme animal. C’est pourquoi, quand on veut comparer les machines au vivant, il est absurde d’invoquer, comme on peut le lire dans des dissertations faites pour préparer les esprits des étudiants de classes préparatoires, « la pensée » et les « représentations » que les machines ne posséderaient pas.
Enfin, puisque nous ne parlions que du vivant, nous n’avons pas posé la question de l’esprit et de son rapport au vivant, à la vie, c’est-à-dire à la matière organisée.

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